Conclusion du colloque "École pour tous, École pour chacun"

Nous vous proposons un retour sur notre colloque “École pour tous, École pour chacun” qui s’est tenu en mai 2012. Voici le texte de la conclusion de Christian Chevalier. 

Mesdames, Messieurs, chers collègues, chers amis,

Vous le savez, au SE-Unsa, nous n’avons pas pour habitude de nous laisser emporter par des discours nostalgiques sacralisant une « École de la République » dans laquelle l’« égalité des chances » aurait été une réalité.

L’école républicaine, celle de la 3ème république n’était pas une école de tous. L’école sous Jules Ferry était une école ségrégative : on y trouvait deux ordres séparés : d’un coté l’école du peuple et de l’autre, celle de la bourgeoisie. Chacun restait à la place que lui avait assignée sa naissance, hormis quelques bienheureuses et rares exceptions qui justifiaient par leur exemple l’ordre social et scolaire établi.

Le mythe de cette école de l’égalité des chances, assénée comme une vérité intangible, a certes la vie dure mais il a aujourd’hui un sérieux coup de plomb dans l’aile. Les citoyens, les parents d’élèves doutent majoritairement de sa capacité faire réussir le plus grand nombre.

Pour sortir de cette impasse, il devient urgent de sortir de la facilité de discours incantatoires en regardant l’École telle qu’elle est réellement et en arrêtant de la « sanctuariser » hors de son temps et hors des évolutions sociétales.

L’émergence de l’individu, la reconnaissance des aspirations de chacun sont des évolutions majeures que personne ne souhaite voir remises en cause par un retour à une société cadenassée où chacun resterait enfermé dans sa classe d’origine se pliant bon gré mal gré, à ses règles et à ses rites.

Ce mouvement profond de nos sociétés rejaillit forcement sur l’École qui ne peut désormais plus raisonner en réponse identique pour tous. La fameuse « indifférence aux différences » de Bourdieu n’est plus d’actualité.

Pour que notre École soit véritablement « l’École de la République » dans laquelle tous nos compatriotes se reconnaissent, il faut qu’ils la jugent juste et efficace.

Les résultats des évaluations internationales, les récents rapports de la Cour des Comptes, de l’OCDE, du Conseil Économique, Social et Environnemental mettent en évidence qu’elle n’est ni l’un ni l’autre. Mais l’a-t-elle jamais été ?

Aujourd’hui l’échec de notre École est patent. Toujours fondé sur l’élitisme républicain et l’idéologie du mérite, notre système scolaire entretient cette illusion que « que l’élévation du plafond entraîne l’élévation du plancher », comme le dit très justement l’historien Claude Lelièvre.

Cette illusion fortement ancrée dans notre société, et relayée par des groupes de pressions multiformes, bloque la nécessité démocratique de rechercher les moyens de l’accès aux savoirs pour tous, ces savoirs qui permettent de penser, d’être et de faire. Dans le même temps, elle dispense de s’interroger sur l’objet et la nature de la formation des élites qui ne doit pas non plus être balayée d’un revers de main.

Au SE-Unsa, nous n’avons jamais pensé que pour régler les maux de l’école tout se résumait à une simple affaire de moyens, mais nous savons aussi qu’à force de faire toujours avec moins, on finit par faire moins bien.

La réduction des moyens consacrés à l’Education depuis 10 ans est là pour le prouver. Elle a engendré des dégâts considérables : destruction de la formation professionnelle des enseignants, mise à mal des RASED, disparition d’animateurs de proximité, réduction drastique de la scolarisation précoce et menaces sur la scolarisation des 3 ans, réduction des moyens consacrés aux élèves en difficulté dans les collèges et les lycées, augmentation sensible des effectifs,…

Alors que nous ne parvenons toujours pas à réduire sensiblement le nombre des sorties sans qualifications et sans diplômes (130 000 à 150 000 par an), il faudra programmer un effort important, qui devra aller au-delà de la question des moyens budgétaires, pour enfin avancer enfin vers une école réellement inclusive: répondre aux besoins de tous les enfants et de tous les jeunes, quels que soient leur culture, leur catégorie sociale, leur appartenance ethnique, leur religion, leur genre, ou leurs caractéristiques individuelles en termes de motivation, de capacités ou de rythmes d’apprentissage.

Il est temps de construire enfin une école en mesure de garantir à chacun l’acquisition des compétences et des connaissances nécessaires à une insertion sociale, professionnelle et citoyenne réussie. Cette fameuse École Libératrice inscrite dans les gênes de notre syndicat depuis sa création.

Ainsi, à l’issue de la scolarité obligatoire, chacun doit avoir acquis le bagage nécessaire à cette insertion ou à une poursuite d’études.

Et l’important est bien ce mot « acquis ». En clair, pour nous, l’important ce n’est pas tant l’ambition de ce qui est enseigné que la réalité de ce que les élèves apprennent.

Nous restons convaincus que la façon dont on a institué le collège unique en 1975, en généralisant à tous les élèves les contenus, les méthodes et une organisation jusque là réservés à une minorité, a été une erreur majeure dont nous faisons toujours les frais aujourd’hui.

Depuis, nous n’avons eu de cesse de recréer des moyens de différencier les parcours des élèves plutôt que de revenir sur le programme de formation et sur la façon dont il était mis en musique.

Dans le même temps, nous n’avons pas été capables non plus d’élever le niveau de compétence professionnelle des enseignants. Bien au contraire. La « pédagogie » est devenue un gros mot, la formation, un superflu. Or, faire réussir tous les élèves est professionnellement autrement plus exigeant que sélectionner les meilleurs.

Je l’ai dit, nos résultats se dégradent. D’un coté, le nombre d’élèves au niveau le plus faible de maîtrise de l’écrit a encore augmenté et de l’autre, notre élite ne s’étoffe plus.

Le système s’essouffle, nos élèves s’épuisent et nos collègues n’en peuvent plus.

Le logiciel républicain « bugue ». Il est plus que temps de changer de logique. Pour nous, la priorité des priorités, c’est le plancher.

Dans un contexte où les marges de manœuvre sont limitées, il faut concentrer les moyens là où les besoins sont criants. Alors, pour notre syndicat, la seule politique éducative qui vaille est celle qui installera en tête de ses priorités l’acquisition par tous d’un socle commun au contenu évidemment révisé. C’est aujourd’hui la seule voie qui puisse réaliser la promesse démocratique de l’École. Y renoncer serait un coup fatal porté à l’espérance démocratique porté par tout éducateur.

C’est bien pourquoi, durant la campagne des présidentielles, nous avons pris l’initiative, avec plusieurs partenaires syndicaux, associatifs présents ici, de solliciter tous les candidats pour leur demander de relever le défi du socle. Pour cela, nous avons co-élaboré 10 propositions pour que le socle commun tienne cette promesse démocratique.

Le socle commun est le fondement de l’école inclusive. Cette Ecole inclusive qui n’est ni une réalité, ni même un espoir à court terme tant la notion d’inclusion est étrangère à la culture scolaire française. En effet, au nom de l’égalité républicaine, notre Ecole a pour tradition de laisser les différences aux portes de la classe, y compris les différences d’apprentissage. La différence étant prise en charge ailleurs, dans d’autres structures, d’autres dispositifs, d’autres temps, ou étant traînée comme un manque jusqu’à l’exclusion symbolique ou réelle.

Cette école inclusive n’est pas une utopie. Elle peut, elle doit se substituer au mythe désormais daté d’une école de la république parée de toutes les vertus.

Cela relève aussi d’un choix de société. Une société française moins compétitive, moins inégalitaire. Une société française convaincue que la diversité est sa richesse et bien décidée à jeter la toise aux orties !

Pour cette transformation, nous ne revendiquons pas de grandes réformes structurelles, seulement une volonté politique affirmée et quelques moyens pour abandonner la logique de sélection au profit de celle de la réussite de tous. Les leviers sont identifiés :

- C’est reconstruire une formation professionnelle initiale et  continue des enseignants digne de ce nom

- C’est doter les enseignants des compétences professionnelles leur permettant de mieux accompagner tous les élèves dans les apprentissages, évitant ainsi l’externalisation de la prise en charge des difficultés inhérentes aux apprentissages.

- C’est relancer la politique d’éducation prioritaire par un ciblage différencié et renforcé des moyens

- C’est assurer la scolarisation précoce dans les zones d’éducation prioritaire, conformément à la loi

- C’est rendre la scolarité obligatoire dès 3 ans afin de protéger l’indispensable école maternelle.

- C’est faire de la scolarité obligatoire commune une scolarité réellement inclusive, accueillante pour tous les enfants, quel que soit leur rapport aux apprentissages et cela en assurant des RASED complets et suffisants, en permettant l’organisation de décloisonnements, de groupes de besoin, de co-interventions, d’ateliers interdisciplinaires, de groupes de projet, en mettant à la disposition des équipes des enseignants surnuméraires et/ou des assistants pédagogiques pour organiser un accompagnement personnalisé dans la classe et dans le temps scolaire commun à tous. Cela signifie une autre organisation du travail qui permette de prendre en compte les différences sans enfermer dans des parcours différents.

-  C’est aussi disposer d’équipes éducatives complètes dans le premier degré comme dans les collèges et lycées.

-  C’est réviser sans tarder les contenus du socle et renoncer à son approche technocratique (validation avant évaluation et avant mise en œuvre de l’approche par compétences) pour entrer dans une approche pédagogique assise sur une professionnalité renforcée des enseignants.

- C’est sortir des affrontements stériles entre pédagogistes et républicains, entre tenants des pédagogies de maîtrise et des pédagogies constructivistes pour élaborer, comme le propose Roland Goigoux, un « nouvel équilibre pédagogique progressiste visant la réduction des inégalités scolaires ».

- C’est renoncer au «  management de l’apparence généralisé » auquel conduit le pilotage par les résultats (mettre fin au récolement des résultats des évaluations bilan CE1 et CM2 à des fins de pilotage)

- C’est faire évoluer la définition du service des enseignants pour y inclure toutes les activités qu’ils exercent déjà, de manière à obtenir leur institutionnalisation et leur reconnaissance.

- C’est imaginer des réponses adaptées aux territoires autour de réseaux du socle commun et y organiser la continuité éducative et pédagogique entre les écoles et le collège avec une animation et une coordination pédagogique.

- C’est donner davantage de responsabilités aux équipes pour élaborer les modalités pédagogiques et les modes d’organisation de leurs actions.

Cette énumération n’a rien d’un empilement hasardeux. C’est bien d’une approche globale, systémique dont il s’agit. Tout s’y croise, tout s’y retrouve, tout s’y rejoint pour prendre sens.

Une alternance politique, avec une ambition progressiste pour l’école et la jeunesse vient de s’installer à la tête du pays. Des opportunités de changement sont ouvertes. Il ne tient qu’aux acteurs que nous sommes de ne pas rater ce coche. Les esprits chagrins, attachés à l’ordre ancien, immobile et rassurant, sont déjà en embuscade. Nous les connaissons. La diversité les dérange, le tri sélectif les arrange. Ils nous disent que tous doivent pouvoir accéder à la culture, au savoir, que la réussite est leur credo, mais fixent si haut la barre de leurs exigences que seule une élite réduite et souvent socialement dorée peut la franchir.

Alors oui, il faut que ça change. Maintenant. Sans tarder. Avec nous, avec vous et tout ceux enseignants, parents, collectivités, associations, chercheurs…qui pensent comme nous aujourd’hui qu’il est temps de mettre notre école en phase avec son temps, en phase avec un monde en mutation et surtout en phase avec l’idéal de justice sociale qui nous anime.

Je vous remercie.

 Christian CHEVALIER

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