École pour tous ? École pour chacun ? L’individualisation en question(s)

Nous vous proposons un retour sur notre colloque “École pour tous, École pour chacun” qui s’est tenu en mai 2012. Voici en introduction la présentation de la problématique par Claire Krepper. 

École pour tous ? École pour chacun ? Derrière ces 2 expressions si proches aux oreilles du non-initié se cachent des débats et des controverses qui traversent l’Education depuis que la forme scolaire existe, débats qui ont été au cœur des projets pour l’Ecole lors de l’élection présidentielle.  Les Français ont choisi de tourner la page. Ils ne veulent plus d’une Ecole minée par les inégalités, affaiblie par les saignées budgétaires. Ils ont dit stop à 10 ans de dégradation des résultats de notre École. Ils ont affirmé leur besoin d’une France plus solidaire, plus protectrice des plus faibles, ils ont affirmé leur besoin d’une École plus juste, plus équitable, d’une École vraiment inclusive au sens fort du terme, une École construite, organisée pour accueillir et éduquer ensemble tous les élèves, une École capable de s’ajuster aux besoins de chaque élève quelles que soient les différences liées à l’origine sociale, culturelle ou aux caractéristiques individuelles. Une École qui ne nie pas les différences et qui sait ne pas les transformer en inégalités.

Car nier les différences, imposer les mêmes apprentissages à tous les élèves en même temps en utilisant les mêmes démarches pédagogiques, c’est bien transformer les différences en inégalités. Celui qui n’entre pas dans la norme collective est déclaré en échec et bénéficiera au mieux d’un soutien, au pire d’un redoublement, première forme d’exclusion, puisqu’il sépare celui qui redouble de sa classe d’âge, de son groupe d’appartenance.

L’École, sous l’impulsion des pédagogues de l’Éducation Nouvelle au tournant du XXème siècle, puis depuis les années 70 à travers les incitations à pratiquer une « pédagogie différenciée », a reconnu les différences entre les élèves et cherché à mieux les gérer. Le projet de l’école est resté le même : donner à tous un socle culturel commun.  Mais en permettant effectivement à chaque élève d’y accéder par des moyens différents. C’est l’esprit de la loi d’orientation de 1989, tant décriée par les « pseudo » républicains de droite comme de gauche  pour avoir osé vouloir placer l’élève au centre du système éducatif. La loi ne faisait que prendre acte d’une réalité qui s’impose à tous les éducateurs, à savoir que personne ne peut apprendre à la place d’un élève et que personne ne peut imposer à un élève d’apprendre.

Pour autant, il faut bien le reconnaître, la prise en compte des différences ne va pas de soi. C’est un défi pour tous les professionnels de l’Éducation Nationale, porteurs de représentations historiques sur l’École de la Nation, sur l’uniformité garante de l’égalité. C’est un défi professionnel pour les enseignants qui n’ont été formés (dans le meilleur des cas !) qu’à la transmission de contenus disciplinaires à un élève moyen qui n’existe pas. La différenciation s’est traduite au fil des époques en dispositifs aussi divers que les groupes de niveau, de besoin, de projet, le travail autonome, le travail individualisé, dans et hors la classe.  Accompagnement éducatif, aide personnalisée, stages passerelles, stages de rattrapage, tutorat, parcours individualisés sont les dernières formes promues par l’institution. Ces dispositifs posent des questions fondamentales. Jusqu’où peut-on s’adapter sans renoncer aux objectifs communs ? Comment tenir compte des différences sans enfermer chaque élève dans sa singularité ? Comment éviter de « prendre acte des différences et de s’y soumettre », comme le pointe Philippe Meirieu ? Plus radicaux encore, certains ont-ils raison de voir dans l’enseignement et les parcours individualisés le triomphe du néo-libéralisme et la mort du projet fondateur de l’École ?

Pendant le dernier quinquennat s’est développée à l’École une nouvelle approche de la prise en compte des différences. Elle s’est paradoxalement traduite par une « normalisation » accrue sur le temps scolaire, en particulier à l’école primaire. Les  programmes de 2008 et les repères annuels qui les accompagnent ainsi que les évaluations nationales ont renforcé les exigences normatives et la course aux contenus, dans une indifférence contrainte aux difficultés des élèves. La « personnalisation », puisque c’était le terme consacré par la communication ministérielle, a été repoussée hors du temps scolaire pour tous, le plus fréquemment sous la forme de soutien ou de remédiation en petits groupes censés pouvoir remplacer l’aide spécialisée apportée par les RASED. Dans le second cycle, outre l’accompagnement hors de la classe, la personnalisation était ouvertement présentée comme une différenciation des parcours de formation dès la classe de quatrième. Terrible recul éducatif qui aurait effacé près de 30 ans de démocratisation scolaire en niant toutes les conclusions des études internationales. C’est aussi au nom de cette conception particulière de la « personnalisation » que les « sortis » du 6 mai promouvaient le « chacun pour soi » par l’assouplissement de la sectorisation et l’exfiltration de quelques-uns hors des établissements difficiles vers les internats d’excellence. Le collège unique transformé en collège pour chacun est devenu dans les faits le collège du chacun pour soi et du chacun chez soi.

Les Français doivent porter un nouveau projet partagé pour l’Ecole de la République. Un projet qui dessine une Ecole qui ne se replie pas sur un passé glorieux mythifié mais qui fait face aux défis du présent, qui sait prendre en compte les différences tout en promouvant les valeurs collectives et les solidarités. Une École réellement inclusive qui ne soit pas fragmentée en une multiplicité de programmes et de dispositifs ciblés pour des « catégories particulières ». Une école inclusive qui permette les apprentissages de tous grâce à une autre organisation des contenus, à la révision des pratiques pédagogiques et à l’action commune de tous les personnels, enseignants bien sûr, mais aussi CPE, COP, personnels de santé et personnels sociaux, inspecteurs, personnels de direction, sans oublier l’apport des collectivités et des associations et mouvements pédagogiques.  C’est à l’élaboration de ce projet porteur d’espoir et de progrès que ce colloque doit apporter sa contribution.

 Claire KREPPER

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