Y aura-t-il encore des livres à l’école ? Impact du numérique sur le devenir du livre scolaire

Intervention à une table-ronde à la BNF, le 12 avril, dans le cadre d’une journée d’études sur le livre scolaire. 

Le style est donc volontairement oral. Je n’ai pu aborder certains points fautes de temps, comme celui de la place particulière et remise en question des CDI dans les établissements. Trois questions m’ont été posées.

  gaulois

1. Les écoles françaises sont-elles prêtes à accueillir les manuels scolaires numériques ?

 Matériels, wifi, coûts de maintenance… les obstacles matériels sont encore forts et les situations locales disparates. Sur le terrain des expérimentations, des collectivités territoriales ont déjà franchi le pas. Une des premières expérimentations « un collégien, un ordinateur portable » dans les Landes, a donné lieu à un bilan en demi-teinte selon un sondage de la Sofres en 2009. A peine 45 % des enseignants estiment que l’ordinateur offre de nouvelles possibilités d’enseignement. Pour plus d’un professeur sur deux, l’arrivée de l’ordinateur dans les classes a alourdi les tâches de gestion et de surveillance des élèves (55 %). Internet reste peu utilisé.

Mais au-delà des questions strictement matérielles et politiques, il faut se soucier aussi des aspirations des acteurs. Les équipes pédagogiques, les communautés professionnelles constituées dans les écoles et établissements sont-elles prêtes ?

 Pour beaucoup de professeurs, l’introduction du numérique interroge : qu’est-ce que ça veut dire une école numérique ? Où va-t-on ? Les débats de l’été 2012 lors de la concertation sur la refondation de l’école ont vu s’exprimer des propos qui traduisent bien une défiance et une angoisse. Il existe une critique à l’interne qui présente le numérique comme la marchandisation de l’école, comme la destitution de la mission des professeurs. Concernant la fiabilité des informations disponibles en ligne, nombre de professeurs souscrivent par exemple à la diabolisation de Wikipédia. L’école doit être fermée ou sanctuarisée pour certains, y compris face à l’intrusion du numérique. Ces réactions illustrent la peur de la dépossession de la transmission des savoirs, la peur de la perte de contrôle, et une remise en cause aussi de l’espace-temps du cours dans une classe. Bref, le numérique brouille les repères traditionnels de l’école. Le numérique crée une angoisse sur l’évolution du métier : certains craignent que notre profession ne se réduise à devenir de simples OS exécutant un enseignement programmatique quand d’autres collègues au contraire saisissent les portes ouvertes par le numérique pour devenir des concepteurs « augmentés » de pédagogie (Yann Houry a ainsi créé un manuel numérique de français pour la classe de 4ème, proposé librement en téléchargement).

Plus largement encore, le numérique pousse notre institution scolaire à se re-légitimer. Aujourd’hui, les cours du CNED sont accessibles gratuitement en ligne. Pour des raisons diverses, près de 30 000 jeunes en âge d’être scolarisés suivent une instruction à domicile (home-schooling). D’autres acteurs de l’école promeuvent la fin des cours ou des modèles pédagogiques comme la classe renversée. Face à ces pressions diverses qui ne visent pas toutes d’ailleurs à abattre l’école, l’institution doit légitimer son action non pas sans mais avec le numérique. Pour notre part, plutôt que de naviguer à contre-courant, il vaudrait mieux fixer un cap, ce que tente de faire l’éducation nationale.

 Pour répondre simplement à la question initiale, les écoles françaises doivent se préparer à des changements profonds avec la généralisation du numérique. Ils sont déjà en œuvre même s’ils n’agissent pas partout de la même façon.


2. Quels types de manuels imaginez-vous dans un futur proche ?

Pour répondre à cette question, je développerai le cas emblématique du manuel d’histoire-géographie, que je connais assez bien. Que trouve-t-on dans un manuel d’histoire-géographie ? Des sources primaires, secondaires, tertiaires, éditorialisées. Des blocs pédagogiques (méthodologie, questions). La conception en livre est faite pour l’enseignant plus que pour les élèves.

Aujourd’hui, des professeurs se passent de ces ressources éditorialisées pour d’autres et construisent eux-mêmes leurs cours : des institutions produisent des ressources numériques – Gallica pour consulter des miniatures médiévales sur un livre d’heure par exemple, l’INA pour des actualités filmées de propagande du régime de Vichy ou de la guerre d’Algérie. Le manuel scolaire devient un outil parmi d’autres de l’offre pédagogique. Les éditeurs sont soumis à concurrence et au défi. D’autres modèles de cours et de soutien numérique émergent, et posent question. Un conseil général a ainsi acheté massivement les cours de soutien en ligne d’une entreprise privée et a proposé son offre aux parents et professeurs des établissements. Bien que l’idée soit généreuse (et coûteuse), cette offre répondait mal aux besoins pédagogiques des enseignants et à la demande légitime d’accompagnement des parents d’élèves. De plus, cette entreprise privée s’affranchissait complètement des règles de production de contenus pédagogiques jugés comme fiables et reconnus par la profession.

 Le manuel du futur peut toujours répondre à une demande des professeurs de contenus éditorialisés qui les aide dans la mise en œuvre des programmes, notamment lorsque ceux-ci sont renouvelés. La forme changera : plus d’interactivités, plus de collaboration, peut-être plus de partenariats avec les institutions pour développer des modules pédagogiques. Ce qui rassure les profs est que le manuel scolaire porte une caution pédagogique (des inspecteurs), une sorte de labellisation cachée qui fait encore une différence pour les professeurs. Il n’est pas certain que les éditeurs traditionnels y perdraient à passer par une labellisation d’un savoir-faire pédagogique éditorial face aux formes variées et parfois peu fiables qui émergent, notamment quand les collectivités qui financent les achats de manuels passent au-dessus des choix des professeurs sur le terrain.

3. Trois pistes pour le manuel du futur

 Un manuel dématérialisé ?

Concernant la forme du manuel, il est évident que l’offre numérique constituera à terme le cœur de cible des éditeurs, même si les modèles économiques ne sont encore que balbutiants, et que certains éditeurs freinent des quatre fers. Dans quelques années, le coût d’une tablette numérique avec accès aux ressources pédagogiques se rapprochera fortement de celui de l’achat de séries de livres papier pour toutes les disciplines. De nouvelles formules émergeront. On aboutira enfin, sans doute, au cartable numérique tant attendu qui s’esquisse déjà.

 Un manuel « augmenté »

Le numérique permet de développer l’approche documentaire des sources primaires par la visualisation en 3D, par la mise en contexte des sources primaires (la place de la miniature dans le livre d’heures par exemple). Le numérique peut faciliter l’analyse descriptive et critique des documents par les élèves. De même, un manuel numérique peut permettre d’enrichir considérablement les sources tertiaires, c’est-à-dire les leçons qui ont tendance à se réduire à des synthèses sèches qui font perdre leurs saveurs aux savoirs. D’une succession saccadée en chapitres ou séquences faits de résumés, les sources tertiaires peuvent prendre la forme d’un récit plus vaste et relié, de manière heuristique. Ce travail peut faciliter notamment la mise en place de séance inversée.

 Un manuel qui facilite l’acte d’enseigner : oui, mais comment ?

Le manuel augmenté passe aussi par les « services » qu’ils proposent à l’enseignant et aux élèves. Ceux-ci doivent résolument être centrés sur les apprentissages. Les éditeurs de chaînes complètes de manuels peuvent imaginer de relier les savoirs qui traversent les enseignements disciplinaires entre elles, entre les années, peuvent mettre au point des activités transdisciplinaires en identifiant les objets de savoir communs. Mais il est difficile pour l’heure de demander à des éditeurs privés ce que l’institution est elle-même incapable de produire. Le manuel numérique peut aussi faciliter les apprentissages des élèves en développant des activités de feedback automatisées. Oui, ça peut ressembler à des quiz, mais non, ce n’est pas forcément que ludique ou réducteur. Il faut juste savoir les concevoir. Cela peut servir non pas à évaluer un élève, mais à l’accompagner par exemple dans la compréhension et l’analyse d’un document. Il faut par contre se méfier d’un numérique qui serve à tout contrôler : temps de connexion, nombre d’exercices réalisés, réussis…. Certes l’idée est louable de vouloir aider les enseignants dans cette tâche, mais aucun outil ne peut faire fi d’une réflexion en amont sur l’évaluation des élèves, notamment à l’heure de la mise en œuvre du socle commun. Évitons l’éparpillement des outils et réfléchissons à leurs usages.

Autre aspect qui peut faciliter le travail de l’enseignant, la dimension collaborative. Certains éditeurs comme lelivrescolaire.fr ou Sésamaths ont compris l’intérêt de créer une communauté d’enseignants autour des manuels en facilitant le partage d’activités pédagogiques. In fine, le manuel numérique peut servir la différenciation pédagogique : proposer aux élèves des activités différentes selon les temps et les besoins, proposer des approches pédagogiques variées et non uniformes (comme c’est trop souvent le cas dans les manuels papier). Néanmoins, il faut se méfier d’une pensée magique autour des Tice, notamment l’idée d’apprentissages programmatiques (où la médiation numérique suffirait) et l’idée d’un viatique scolaire numérique (le numérique fait école, solution que certains prônent pour permettre l’inclusion !).

Enfin, il faut admettre que le manuel numérique ne permettra pas une réelle éducation aux médias et au numérique. Les jeunes devront mettre les mains dans la toile, dans le cadre scolaire.

Le manuel a un sacré défi à relever, prouver qu’il est encore utile aux élèves, aux professeurs, et servir aux apprentissages.

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7 réponses à “Y aura-t-il encore des livres à l’école ? Impact du numérique sur le devenir du livre scolaire

  1. Pingback: Y aura-t-il encore des livres à l’école ? Impact du numérique sur le devenir du livre scolaire | neottia nidus-avis·

  2. Bien Anthony,
    Ton texte est clair, il éclaire et pose des balises. On a l’impression que tellement c’est évident, on va y aller tout droit mais au quotidien les limites que tu évoques jouent à plein.

  3. Pingback: Signets du jour (weekly) | ticechampagnole·

  4. Pingback: Introduire l’interactivité en classe avec le manuel scolaire numérique | E-media, the Econocom blog·

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