La méthode Antibi pour le socle commun : une impasse

courbe de gaussLors de la concertation sur la refondation de l’école menée lors de l’été 2012, André Antibi et le Mouvement Contre La Constante Macabre ont présenté une contribution qui visait à rendre compatible le socle commun et l’Evaluation Par Contrat de Confiance, en permettant une évaluation plus juste des compétences des élèves.

Nous reconnaissons au MCLCM des avancées sur la question de l’évaluation des élèves et une notoriété qui lui permet de porter cette question importante au sein de l’institution scolaire et sur la place publique. Pourtant, nous voudrions souligner dans cet article combien la solution proposée par le MCLMC concernant l’évaluation par compétences, aussi pratique et pleine de “bon sens” soit-elle, nous paraît comme une impasse et est incompatible avec le socle commun.

1. la méthode se focalise sur la validation

Le document précise sa méthode ainsi :

  • à chaque compétence du socle peut être associée une liste d’activités élaborée nationalement

  • on peut associer à chaque compétence une liste de points bien précis (définitions, théorèmes, démonstrations, textes littéraires,…). Ces points constitueront alors une liste de contrôle(s) de révision EPCC.”

  • chaque compétence sera considérée comme acquise par un élève si, lors d’un contrôle EPCC portant exclusivement sur des activités de la liste, cet élève obtient une note supérieure ou égale à 10 sur 20”.

Ici, le terme compétence est appliqué aux items qui déterminent le niveau de validation (ou de cochage) du socle commun. Il y a en 98 au palier 3. Même si le document précise toutefois que “certaines compétences du socle peuvent nécessiter une évaluation de type différent” (travaux de groupe, tâches complexes), cette démarche provoquera une avalanche d’évaluation item par item, ce qui ne nous semble pas viable même si cela peut s’appliquer à quelques items disciplinaires (notamment en mathématiques). La validation est acquise si l’élève obtient la moyenne. C’est une façon de trancher le seuil d’exigence qui est pratique car elle correspond aux habitus scolaires, mais qui est contestable. Certes des compensations sont nécessaires car il est impensable que des élèves réussissent parfaitement à toutes les évaluations. Mais quelle maîtrise de la compétence garantit ou garantirait la moitié des points ? La méthode prétend juste à détourner une impossibilité, celle “de dire sans ambiguïté si une compétence est acquise”.

Plus qu’une évaluation qui détermine un niveau d’apprentissage (qui n’est pas défini), la méthode propose un mode de validation systémique qui se veut égalitaire car appliquée avec la même méthode par tous et partout.

2. la méthode n’est pas compatible avec l’approche par compétences

Le premier problème vient de la notion de compétence retenue par le MCLCM, définie comme “modestement, une partie du programme ou d’une discipline donnée.” C’est une déformation importante des textes officiels qui ont clarifié le concept : “chaque grande compétence du socle est conçue comme une combinaison de connaissances fondamentales pour notre temps, de capacités à les mettre en oeuvre dans des situations variées, mais aussi d’attitudes indispensables tout au long de la vie, comme l’ouverture aux autres, le goût pour la recherche de la vérité, le respect de soi et d’autrui, la curiosité et la créativité.” (décret 11 juillet 2006)

Pour rendre la validation opératoire, le MCLCM propose ainsi de confondre les termes de programmes et de socle et de confier à chaque discipline la responsabilité de validations d’items. Mais, selon le décret de 2006, “chaque compétence qui le constitue requiert la contribution de plusieurs disciplines et, réciproquement, une discipline contribue à l’acquisition de plusieurs compétences.” Dès lors la méthode proposée revient à cloisonner les évaluations item par item, discipline par discipline.

Par ailleurs, “maîtriser le socle commun c’est être capable de mobiliser ses acquis dans des tâches et des situations complexes, à l’École puis dans sa vie.” (décret du 11 juillet 2006). Si la méthode de l’EPCC est intéressante pour acquérir des ressources (connaissances, capacités), elle reste peu pertinente pour évaluer les élèves dans des situations d’apprentissage complexes, sur des modes formatifs, pour mobiliser les ressources diverses dans des situations nouvelles. Or l’enjeu du socle commun est aussi de pouvoir diversifier les modes d’apprentissages et d’évaluations et sortir du tout ou trop sommatif. Cette dimension est trop négligée par le MCLCM qui a pourtant conscience de la limite : “quelques activités “complexes” pourront être proposées aux élèves en phase d’apprentissage, hors évaluation sommative”.

3. la méthode fige la forme scolaire et reste aveugle sur des enjeux éducatifs importants induits par le socle commun

C’est une constante plutôt paradoxale du MCLCM : bien que dénonçant les dérives de l’évaluation chiffrée (la constante macabre), cette méthode fixe comme une norme incontournable l’évaluation chiffrée. Autrement dit l’évaluation ne semble pouvoir s’effectuer que par la notation. Si la méthode permet en effet de prévenir de quelques biais de notation, elle ne règle pas à elle seule les quatre limites de l’évaluation chiffrée dénoncées notamment par F. Butera.

La méthode relève de la disciplinarisation extrême du socle commun et du cloisonnement des évaluations. Or, c’est bien la nécessité d’un regard global sur l’élève qui est posée par le socle commun : “sa spécificité réside dans la volonté de donner du sens à la culture scolaire fondamentale, en se plaçant du point de vue de l’élève et en construisant les ponts indispensables entre les disciplines et les programmes.” (décret du 11 juillet 2006)

Néanmoins, la critique pourrait paraître facile alors que le MCLCM propose justement de sortir des difficultés induites par le LPC, l’usine à cases, qui a déstabilisé de nombreux professeurs, alors que le MLCLM reconnaît fort justement la volonté et la capacité des professeurs à changer leurs pratiques. Mais en quoi cette démarche fait-elle évoluer les pratiques d’enseignement et d’évaluation, mise à part la généralisation d’une méthode, le contrat de confiance, qui ne devrait être qu’un outil dans le couteau suisse pédagogique des enseignants pour permettre aux élèves d’acquérir des ressources ?

Le socle commun a déjà conduit de nombreuses équipes à passer à une évaluation par compétences plus qualitative, basée sur des tâches complexes, des projets interdisciplinaires, attachées à l’importance des compétences transversales pour construire la réussite scolaire. Le socle commun invite au dialogue fécond entre les disciplines; dans de nombreux collèges, des classes sans notes constituent des premières mises en oeuvre collectives et dynamiques d’un enseignement par compétences.

On le voit, les solutions envisagées par le MCLCM masquent à notre sens les enjeux du socle commun voire en tronquent certains, tout en posant de bonnes questions pour sa mise en oeuvre  :

  • comment aider les enseignants ?

  • comment assurer une certification des compétences cohérente sur tout le territoire ?

  • comment sortir d’une évaluation ternaire “acquis, non acquis, en cours d’acquisition” qui favorise finalement une constante macabre par compétence ?

  • comment mettre en place une évaluation qui permette de trancher la décision de valider ou pas ? Quel niveau d’exigence sommes-nous en droit d’attendre selon les paliers ?

  • comment responsabiliser les élèves dans leurs apprentissages et leur permettre de progresser en confiance ?

  • comment mieux lier le socle et les programmes disciplinaires ?

Puisse le débat se poursuivre autour de ces questions et guider la réflexion du futur Conseil Supérieur des Programmes qui sera chargé de repenser le socle commun et son application.

Source ministérielle sur le socle commun, décret du 11 juillet 2006 :

http://cache.media.education.gouv.fr/file/51/3/3513.pdf

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2 réponses à “La méthode Antibi pour le socle commun : une impasse

  1. Merci pour cet article passionnant qui fait bien écho à mes réflexions du moment. Je creuse et expérimente les EPCC d’A Antibi pour ma classe et je trouve la démarche souvent très intéressante et adaptée (mais pas toujours, comme vous le soulignez).

    Pour ce qui est du socle commun, en primaire, je n’arrive toujours pas à dépasser le stade de la "belle idée". Comment valider un item ? Sur quels critères ? Et quel intérêt s’il ne se passe rien quand un item n’est pas validé ?

    • Notre tendance est de vouloir valider item par item, ce qui ressemble plus à de la pédagogie par objectifs. Nous devrons sortir de cette logique d’items pour une logique de compétences intégrées et compatibles avec les programmes. La question de la validation est à dissocier (à mon avis) de l’évaluation des compétences. Mais on n’y est pas encore.

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