Il était une fois l’échec scolaire…

Vous pensez peut-être que l’échec scolaire n’a pas d’âge ? Qu’il est aussi ancien que l’école elle-même ? Et pourtant ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, la difficulté scolaire est une notion récente. Ainsi, l’« école de Jules Ferry », qui ne conduisait que 50 % d’une classe d’âge au certificat d’études, ignorait totalement l’idée d’échec scolaire ! Il n’apparaissait alors nullement choquant que la moitié des élèves entrât dans le monde du travail sans être titulaire du moindre diplôme. On considérait tout simplement que tous les élèves n’étaient pas capables d’atteindre un certain niveau de connaissances. Par un étrange paradoxe, la notion d’échec est donc étroitement liée à la démocratisation que notre système éducatif a connue au cours des Trente Glorieuses.

Avec la massification induite par les réformes Berthouin, Fouché et Haby, le pourcentage des adolescents accédant au premier cycle de l’enseignement secondaire est passé de 26% en 1950 à la quasi totalité d’une classe d’âge à la fin des années 70. S’opère alors un changement de regard sur l’échec scolaire. Sur fond de mutations et de demande de l’appareil économique, l’institution commence à s’en préoccuper et l’intègre dans ses objectifs de pilotage.

L’Ecole est, par définition, le lieu où se révèle l’échec scolaire. Générant sa propre norme, l’institution scolaire « déclare » les élèves en échec comme les élèves en réussite. Dans cette perspective, l’échec scolaire est en partie un produit de l’évaluation à la française. Chiffrées, essentiellement sommatives, nos modalités d’évaluation induisent par elles-mêmes des classements et des hiérarchisations qui expliquent que l’on retrouve des « mauvais » élèves dans ces temples de l’élitisme républicain que sont Henri IV et Louis le Grand ! Ailleurs, sous d’autres cieux, plus favorables à l’épanouissement de l’enfant (Royaume-Uni, Danemark, Irlande), on va définir la « non réussite » de l’enfant de manière bien différente, par le manque d’épanouissement personnel ou par l’arrêt dans les progrès individuels.

Quelle que soit sa responsabilité dans la « fabrique de l’échec scolaire », l’Ecole ne s’est cependant jamais résignée. Et depuis 30 ans, ministres et responsables de l’Education nationale ont affiné les diagnostics et multiplié les dispositifs, particulièrement pour le collège, perçu comme le maillon faible du système.

Dans le cadre de ce collège dit « unique », l’Ecole apporte traditionnellement des réponses aux difficultés des élèves en termes de structures et de dispositifs spécifiques (de soutien, de remise à niveau, de consolidation, par  alternance, Découverte professionnelle 6 heures, Apprentissage Junior, etc.). Par là même est affirmée la nécessité de prendre en compte la « diversité des publics » de collège. Cette reconnaissance de la diversité est paradoxale. Elle résulte en effet pour partie de la rigidité et de l’uniformité des référentiels de l’Ecole, exclusivement centrés sur les savoirs académiques. Ainsi, les efforts (budgétaires) de la Nation et le dévouement de ses enseignants sont-ils utilisés pour essayer d’amener la totalité d’une classe d’âge à la maîtrise d’une norme qui est celle du lycée général, napoléonien et élitiste.

Et aujourd’hui ? Sous l’influence de Nicolas Sarkozy, le ministère déplace la problématique : à l’en croire, le salut des naufragés de l’école se trouve…en-dehors de l’école ! C’est par le recours à des dispositifs périphériques que l’on prétend donner à tous les chances de participer avec succès à la compétition scolaire : soutien scolaire pour les « orphelins de 16 heures » en collège, stages de renforcement linguistique et stages de remise à niveau au lycée, « suppression » de la carte scolaire pour que chacun ait le droit d’aller dans les « meilleurs établissements »… Bien sûr, les dès sont pipés : les règles et les pièges de cette « compétition » demeurent fondés sur la sélection des meilleurs, dans des conditions matérielles et pédagogiques rendues intolérables par les dizaines de milliers de postes supprimés depuis 3 ans.

Pour en finir avec l’échec scolaire… Depuis 40 ans, on a réussi la démocratisation de l’accès à l’Ecole. Pour ce qui est de la réussite à l’Ecole, le mouvement de démocratisation est loin d’être achvé. Il semble même à bien des égards bloqué. Les constats sont désormais largement connus et partagés : les références culturelles et les façons d’instruire, conçus pour la formation et la sélection d’une élite, n’ont pas été modifiés, et ce malgré la massification. Pour Antoine Prost, « le collège a répondu par un enseignement uniforme et de type secondaire à une demande qui était du type primaire supérieur ». Cette discordance est évidemment génératrice de difficultés qui se révèlent insurmontables pour une fraction importante du public scolaire. Dans cette configuration, l’Ecole « fabrique » de l’échec, un échec d’autant plus douloureux que le concept d’égalité des chances lui donne de surcroît les apparences de la légitimité. Un échec d’autant plus intolérable que l’élévation des compétences professionnelles requises sur le marché du travail fait rimer échec scolaire avec exclusion sociale, dans une sorte de logique de la double peine.

C’est pour ces raisons que le SE-UNSA milite pour un profond renouvellement des approches pédagogiques et des pratiques d’évaluation. Au collège, il est absolument nécessaire de concentrer tous les efforts sur l’acquisition effective des savoirs et savoir-faire par tous les élèves. Une évaluation positive, qui enregistre les progrès des élèves au lieu de mesurer ce qui les sépare d’un référentiel élitiste et situé en-dehors de la scolarité obligatoire.

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