Pour la suppression des programmes du primaire et du collège par Sébastien Rome

Dans les mois et les années qui viennent,  une bataille décisive va s’engager. Les orientations prises à ce moment là décideront du visage de notre école pour le XXI siècle. Avec la question de la petite enfance et son articulation accueil-scolarisation, la question de l’enseignement obligatoire va retrouver une vigueur que l’on n’aurait pas osé soupçonner il y a quelques années.

Photo D.R.

L’enjeu est de taille : Parviendrons-nous à offrir à tous les élèves une véritable école de l’égalité des chances de 6 (voire 3 ans) à 16 ans ? Pour cela, il faudra supprimer les programmes du primaire et du collège. Au-delà de l’aspect audacieux, voire provocateur, de la proposition, chaque enseignant doit aujourd’hui penser son travail au cœur de douze années de scolarisation.

J’ai eu le plaisir d’un (trop) court échange avec Antoine Prost. Il me faisait part de son scepticisme sur la situation actuelle de l’école et sur la capacité des hommes de sa génération à apporter de nouvelles réponses. « [Ses] idées  auxquelles [il] adhère en matière d’enseignement datent, m’écrivait-il,  d’il y a plus d’un demi-siècle : ce sont, pour faire vite, celles des classes nouvelles de la Libération ». Elles ne répondraient plus aux défis de l’école du XXI siècle.

Je ne partage pas cette vision. Au contraire, il me semble que les idées nées des « classes nouvelles de la Libération » ont encore une force qui peut entraîner notre imagination et, malgré le fait qu’elles aient guidé la plupart des réformes jusqu’aux années 90, elles n’ont pas été totalement appliquées.

L’une d’elles avait pour but de repousser l’âge de la scolarité obligatoire et de permettre à tous les élèves d’avoir un même enseignement jusqu’à l’âge de 16 ans. La lente instauration du collège unique est l’emblème de cette réforme. (Sur ce sujet lire le court résumé très bien fait sur le site de la documentation française). Le but était de démocratiser un enseignement jusqu’alors coupé en deux : d’un côté, l’école pour le peuple formant les individus pour des places dans la société propres à être tenues par « les petites gens » et, de l’autre côté, l’école de l’oligarchie formant les élites ; L’école des hussards et « le petit lycée » ; L’école publique gratuite pour tous et l’école publique payante pour quelques uns. Ce n’est donc qu’en 1975, avec la réforme Haby, que tous les élèves feront un parcours (quasi-) similaire de la maternelle à la fin du collège. Difficilement, l’égalité pour tous avait été conquise.

Mais rapidement les critiques se sont élevées. Les limites de la démocratisation avaient-elles été atteintes (« le niveau baisse ») ? A comparer les résultats de tous les petits français avant et après la démocratisation, le profit est indéniable comme dans tous les pays où il y a eu cette démocratisation (cf. Eric Maurin). Toutefois, la « qualité de vie dans les établissements […] ne convient pas toujours aux professeurs et aux élèves, notamment à cause du développement des incivilités ». Il y a notamment incompréhension entre enseignants, parents et élèves sur un point essentiel :  le collège doit accueillir tous les élèves et doit, en même temps, préparer « une partie d’entre eux à des études longues » (La documentation française) . Les uns et les autres attendent des comportements ou des résultats qui ne sont pas toujours au rendez-vous. Il est donc convenu de dire que le collège est le problème central de notre système scolaire très inégalitaire.

Mais le point souvent passé sous silence dans les débats médiatiques sur l’école, qui me semble pourtant bien plus central et problématique, est la césure au sein même de l’enseignement obligatoire : entre d’un côté l’école primaire et de l’autre le collège. D’un côté l’école héritière de l’école du peuple et de l’autre du petit lycée. Le statut différent entre les instituteurs et les professeurs incarne particulièrement bien cette césure. Leur formation et leur vision du métier est différente. Au sein même de la FSU, sur un sujet tel que la récente réforme de la formation, cette fracture est ressortie de manière abrupte paralysant le syndicat majoritaire. On peut même dire que cette séparation distingue à peu près les camps surfaits « des pédagogues » et « des républicains ». Si l’unification des écoles a été faite pour les élèves, elle n’a pas été réalisée pour les enseignants et ce sont les élèves qui en pâtissent. La reproduction sociale passe en « sous-main ».

La réforme de « l’école unique » n’a donc pas été menée jusqu’au bout. Une réforme qui a été faite à moitié est bien une mauvaise réforme. C’est une ambition que nous devons reprendre à notre compte. Cela est devenu vital car l’autre l’alternative est la réintroduction des deux parcours distincts comme le souhaite fortement une partie de l’UMP car « tous les élèves ne sont pas faits pour être au collège » (thème qui trouve un certain écho chez les enseignants du secondaire d’ailleurs).

La première étape de ce « nouveau » projet pour l’école est la suppression des programmes du primaire et du collège et l’affirmation du « socle commun de connaissances et de compétences » comme seul référentiel de l’école obligatoire. N’est-il pas absurde d’avoir quatre référentiels pour l’école obligatoire ? (un programme pour l’école maternelle, « obligatoire » dans les faits puisque le taux de scolarisation des trois ans est de 100 %, un programme pour l’élémentaire, un programme pour le collège + le socle commun)

Il ne s’agit pas de laisser les enseignants dans le vide ou pire, leur laisser « la liberté » (sic) de fixer eux-mêmes les objectifs pour l’école. C’est plutôt la volonté d’affirmer l’ambition de l’école obligatoire et de penser le parcours des élèves de manière continue entre 3ans et 16 ans. C’est pourquoi, à côté du socle commun, des documents d’application par grandes compétences seront distribués dans les écoles et les collèges aux enseignants. Ils retraceront les progrès attendus des élèves par cycles de deux ou trois ans de la maternelle à la troisième. Chaque enseignant aura en main, quel que soit sa classe, le « programme » des élèves bien avant et bien après « sa » classe et selon le domaine des grandes compétences qu’il travaille. Le professeur d’histoire de 5ième saura ce que les élèves ont travaillé au primaire. Mais plus encore, ces documents d’application du socle commun, donneront des éléments de réflexion et des pistes de travail sur l’apprentissage des notions. Ainsi, ce même professeur d’histoire pourra voir comment se construit la notion du temps chez les élèves entre 5 et 8 ans (au cycle 2). En retour, l’enseignant de Grande Section reliera son travail sur le temps aux objectifs de la fin de la scolarité obligatoire. Le professeur de 6ième recevant un élève non francophone trouvera des indications sur les processus d’apprentissage de la lecture allant de la phonétique (travaillée en maternelle) aux techniques de décodages.

Les parents trouveront leur compte dans ce changement. Un document unique, aux objectifs clairs, fixant les objectifs terminaux (le socle) mais déclinant aussi, rapidement, par cycle, des objectifs intermédiaires. C’est l’institution d’un véritable « passeport pour l’école de 3 à 16 ans ».

Mais cela ne suffira pas à combler le fossé entre le premier et le second degré. Cela ne résoudra pas tous les problèmes de l’école obligatoire. Un rééquilibrage budgétaire vers les petites classes est incontournable. Un tronc commun dans la formation des enseignants du 1er et second degré est aussi une priorité. Mais la suppression des programmes peut devenir  une première étape qui ne sera  pas négligeable. Et puis, ce ne sera pas une grande perte que la suppression de ces programmes (cf. l’intervention de Luc Ferry et Jack Lang ou celle de Philippe Joutard). Sans cette suppression pure et simple, nous allons repartir pour une « guerre » de 100 ans entre les « républicains » et les « pédagogues », les uns prenant le pas sur les autres au gré des revirements électoraux, alors que notre priorité est d’unifier le parcours des élèves tout le long de la scolarité obligatoire. C’est un chantier qui, s’il est entrepris avec détermination et ambition, peut bien tenir la politique éducative de notre pays pendant 20 ans (entre 2012 et 2032 ?). Les écueils ne manqueront pas car ils n’ont pas manqué par le passé. Bref, tout un programme.


Ce texte rédigé à la fin août, a été publié sur Mediapart le 08 septembre, il précède donc le rapport des sénateurs PS sur le collège (où il est question d’une orientation dès la 4ième, voire la fin du CM2), le rapport REISS (où l’on évoque  des « établissements du socle commun ») et le rapport du Haut Conseil de l’Education (« l’école primaire et le collège ont logiquement vocation à constituer un ensemble »)

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