Du "temps des études" au triomphe des disciplines

Historien de l’éducation, Claude Lelièvre revient sur l’évolution de la place des études dans la formation des élèves du secondaire.

Où il apparaît, par un surprenant paradoxe, que l’on accompagnait mieux les élèves quand ceux-ci appartenaient à l’élite sociale et culturelle du pays…

Contribution de Claude Lelièvre

Un simple coup de projecteur dans le passé permet de prendre conscience d’un paradoxe très fâcheux : la ‘’massification’’ du secondaire s’est accompagnée de la quasi disparition des études dirigées. Celles-ci constituaient pourtant un dispositif essentiel de l’enseignement secondaire sous les 3e et 4e Républiques. Bien que l’enseignement secondaire ne s’adressât alors pour l’essentiel qu’à une petite élite socioculturelle (moins de 5% d’un classe d’âge sous la 3e République, moins de 10% sous la 4e), celui-ci comportait pourtant un fort dispositif d’études dirigées. Ces études étaient assurées par un corps de ‘’maîtres-répétiteurs’’ en direction non seulement des élèves internes, mais aussi des demi-pensionnaires et des externes. Et ce corps a disparu (ainsi que la quasi totalité du dispositif d’études dirigées) lors de la première vague de la ‘’massification ‘’de l’Ecole, qui a d’abord concerné le collège.

Le moins que l’on pourrait faire pour l’avenir, ce serait de s’interroger sur le paradoxe de cette évolution, et reconsidérer les temps respectifs des cours et des aides aux apprentissages ou aux ‘’devoirs’’ pour tous. Pour tous. Il ne saurait sans doute être question d’envisager la résurrection d’un corps de ‘’maîtres-répétiteurs, car il y a des modalités possibles d’organisation et d’intervention plus adaptées pour traiter ce problème. Mais il faut le traiter, et de front, si l’on veut une véritable démocratisation du secondaire. Cela peut même en être une pierre de touche.

L’espace temps privilégié durant le XIX° siècle et dans la première moitié du XX° siècle est celui des ‘’études’’. La journée type du lycéen est alors de quatre heures d’enseignement (deux fois deux heures) et ce jusqu’en 1902, date à laquelle commence la généralisation de l’heure de classe en raison d’une différenciation disciplinaire croissante.

Le processus de cet empilement des disciplines a commencé dans l’entre-deux-guerres où s’est jouée la question d’une place accrue des mathématiques et des sciences dans les cursus de l’enseignement secondaire. Les disciplines des ’’humanités classiques’’, qui étaient jusque-là celles qui avaient été privilégiées, ont alors tenté de conserver leurs ‘’acquis’’. C’est dans ces conditions que le ministère nomme en juillet 1929 une commission « chargée de procéder à une enquête sur la question des horaires et sur le surmenage scolaire ». Le débat est ainsi lancé dans l’opinion publique, et se prolonge dans les années 1930. Les allègements des programmes et des horaires se heurtent à une résistance acharnée des différentes associations de spécialistes qui se font les porte-paroles véhéments des différentes disciplines qui s’estiment menacées : on parle de « réductions douloureuses », de « révisions dramatiques », ou même d’ « amputations mortelles ». Finalement, cela se solde par une moindre – mais néanmoins sensible – augmentation des horaires hebdomadaires des différentes sections où l’on passe de 23 ou 24 heures hebdomadaires de cours le plus souvent à 25 voire 26 heures.

L’attitude du grand ministre de l’Education nationale du Front populaire, Jean Zay, est assez significative en l’occurrence. Il se contente de donner en 1938 des Instructions pour une application a minima des programmes  que l’on n’a pas, en définitive, osé vraiment ‘’alléger’’ malgré les recommandations de la Commission d’enquête sur la question des horaires et du surmenage scolaire : « Mesurer le travail, c’est le proportionner aux forces physiques et aux capacités intellectuelles de l’élève ainsi qu’au temps dont il dispose pour l’accomplir […]. Le professeur doit évidemment tenir compte des exigences des enseignements autres que le sien. Pour s’accommoder à elles, le professeur de français devra considérer qu’il n’est pas dans l’obligation de faire parcourir à ses élèves toutes les rubriques du programme […] ».

Cette séquence s’est renouvelée plusieurs fois par la suite, avec les mêmes conséquences. C’est ce qui conduisit, sous le ministère Savary, l’historien Antoine Prost dans son rapport paru en 1983 « Les lycéens et leurs études » à faire cette forte recommandation : «  4 heures de cours proprement dits par jour est un maximum à ne pas dépasser. Le dépassement constitue une escroquerie pratiquée par les adultes aux dépens de la majorité des élèves […]. Il faut permettre le travail personnel des élèves, au domicile et/ou au lycée ». Mais l’entassement des horaires disciplinaires (chaque discipline ayant tendance à revendiquer  – toute – ‘’sa’’ place) a continué.

Il est aujourd’hui plus que temps d’inverser le cours de cette inflation, afin que les élèves puissent effectivement s’approprier les enseignements qui leur sont destinés. Et cela passe par une claire prise de conscience d’un paradoxe : lorsque les élèves du secondaire étaient d’origines socioculturelles privilégiées, ils disposaient de ce temps d’étude et d’un dispositif approprié. Maintenant que la majorité d’entre eux ne le sont plus, ce temps s’est réduit et le dispositif est pour le moins évanescent. Chercher l’erreur (et la ‘’démocratisation’’ invoquée) ! »

Claude Lelièvre, historien de l’éducation, professeur à l’université Paris Descartes – CERLIS

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