Enseigner en collège : un impensé de la formation et des concours

Pour Jean Louis Auduc, directeur adjoint de l’IUFM de Créteil (Val-de-Marne), c’est au collège que la réforme de la formation des enseignants pose le plus de problèmes. « Le collège est en effet l’endroit où il y a le plus de différence entre les enseignants débutants, qui adorent leur discipline, et les élèves ».

Beaucoup de professeurs de collège se disent en souffrance Est-ce lié à des manques ou des insuffisances dans leur formation ?

C’est certainement au collège que les conséquences de la suppression d’une véritable formation initiale professionnalisante sont les plus dramatiques. Ce niveau d’enseignement, pourtant décisif, apparaît le laissé pour compte des masters et des programmes de concours.

Il faut se rappeler que dans une enquête de la Direction de l’Evaluation et de la Prospective de 2004,  20% des jeunes enseignants recrutés par CAPES envisageaient à court terme de ne plus enseigner en collège et en lycée…Ce pourcentage est tout de même considérable pour des personnels qui viennent d’être recrutés dans leur fonction par concours. Sans doute, faut-il y voir le fait que les obligations et les caractéristiques du métier d’enseignant dans le second degré ne sont pas suffisamment explicitées et que les contenus des concours de recrutement sont très éloignés des programmes d’enseignement et de la nature des enseignements. Pour les réussir, il faut mieux s’inscrire dans les logiques universitaires classiques de préparation individuelle assez éloignées du travail professionnel en collectif que préconise la formation des maîtres » et ne pas trop chercher à découvrir le métier enseignant……..Rien n’a changé avec les concours actuels…..

Le phénomène de souffrance des enseignants de collège s’est sans doute accentué ces dernières années avec l’accentuation de la « ghettoïsation » de certains établissements avec la politique d’assouplissement de la carte scolaire. Alors qu’il faudrait une école régulée par les pouvoirs publics afin d’assurer la mixité scolaire et sociale des établissements, des professeurs bien formés sur des questions comme la remédiation à apporter à des élèves rencontrant des difficultés, une meilleure continuité entre école et collège permettant un « tuilage » progressif des enseignements, on a , à l’heure du socle commun, le collège qui apparaît à la fois comme un lieu de relégation et comme un petit lycée. Le (la) jeune reçu (e) au CAPES qui se retrouve en collège dans l’académie de Créteil ou ailleurs risque de se retrouver devant d’importantes difficultés, car à aucun moment la spécificité de ce niveau n’a été abordée concrètement  durant sa formation universitaire et sa préparation au concours. Et alors que l’enseignant s’appelle professeur de lycée et collège, quasiment aucun CAPES ne prévoit d’épreuves spécifiques obligatoires concernant ce niveau alors qu’une majorité de nouveaux enseignants y seront nommés…Ils n’ont plus maintenant le sas que représentait la seconde année d’IUFM. Certes, ils (elles)  faisaient peser leur ressentiment sur cette structure « briseuse de rêves » par rapport au métier attendu, mais elle évitait bien des démissions et des échecs …..

Quels contenus de formation faudrait-il imaginer pour répondre aux spécificités de l’enseignement en collège ?

 

Peut-on considérer que c’est le même métier que d’enseigner à des jeunes de 2 ans ou à des jeunes de 11ans ? A des jeunes de 12 ans ou à des jeunes de 21 ans ? Ne serait-il plus judicieux de prévoir une définition du métier répartis non plus sur deux métiers : professeur des écoles (PE), professeur des lycées et collèges (PLC), mais sur des divisions permettant une meilleur approche de la psychologie de l’enfant ou de l’adolescent ?

Former efficacement un enseignant, c’est le mettre en situation permanente d’adaptation, c’est-à-dire d’être en capacité de s’adapter à la diversité des publics scolaires pour parvenir à les mettre en situation réelle d’apprentissage. Former des enseignants qui auront la capacité de se sentir en possibilité d’innover, c’est sans doute les former à avoir le courage d’oser, de prendre leurs responsabilités.

Etre enseignant, c’est prendre en permanence des milliers de petites décisions en toute autonomie, en toute responsabilité. Pour donner les possibilités à l’enseignant d’oser, d’être un concepteur qui s’assume comme décideur, il faut que l’enseignant se trouve en situation de confiance de la part de sa hiérarchie. S’il ne l’est pas, il ne sera pas mis en situation de faire des choix dictés par la particularité du moment, du public concerné. Il risque de n’être qu’un répétiteur. Permettre à l’enseignant de s’assumer comme décideur, donc de prendre des risques, c’est lui reconnaître la possibilité d’un droit à l’erreur, notamment dans ses premières années de carrière. C’est une des conditions d’une véritable expérimentation innovante évaluable.

Or, pour oser prendre des risques en établissement scolaire, il faut que l’Institution au niveau local, rectoral ou national vous offre des sécurités. Il faut pouvoir à des moments expérimenter et se tromper en se sentant en sécurité, en confiance pour mieux améliorer ses pratiques dans l’intérêt des élèves.

Le défi d’une formation qui a pour finalité de permettre aux futurs enseignants de mieux faire réussir tous les élèves, c’est de leur permettre de «  penser le local » en ayant présent à l’esprit la politique nationale de l’Institution auquel il appartient : l’éducation nationale qui doit assurer une même qualité d’enseignement sur tout le territoire dans le respect des programmes et des règlements nationaux.

L’innovation, c’est l’inverse de l’imitation. C’est se construire une attitude permanente de recherche et d’interrogation. Légitimer en formation l’interrogation sur ses pratiques, sur celles de ses collègues, sur les programmes, les instructions officielles, c’est mettre l’enseignant en situation de se donner le droit d’inventer, d’innover.

Les moments d’analyses de pratiques, pour lesquels une grande politique de formation de formateurs est nécessaire, sont des moments décisifs pour que le professeur-stagiaire comprenne l’importance d’une posture réflexive, de mise à distance par rapport à ce qu’il a vécu dans sa classe.

L’analyse de pratiques doit permettre au stagiaire de :

–          relier les apprentissages effectués en formation et de les éclairer par une mise en perspective ;

–          se référer aux savoirs constitués pour mieux nommer et comprendre l’expérience de terrain ;

–          faire des choix raisonnés face à des situations complexes en se dotant de repères conceptuels, méthodologiques et éthiques ;

–          dégager le caractère multiple et hétérogène du métier enseignant.

Une formation axée quasi-exclusivement sur l’établissement peut être un danger si ce stage devient l’essentiel de la formation, car elle peut :

–          conforter le stagiaire dans ses préjugés, dans ses idées préconçues sur le métier enseignant ;

–          donner une seule vision des réponses à fournir par rapport à une situation sans les confronter avec d’autres réponses possibles ;

–          privilégier l’approche territorial aux dépends d’un cadrage national ;

–          en fait favoriser le conservatisme des démarches pédagogiques en ne permettant pas de réfléchir sur la pluralité des réponses pédagogiques possibles pour mettre en situation d’apprentissage les élèves ;

–          conformer et formater le stagiaire sur des profils précis.

Il faut au contraire, que les différents pôles de formation, établissements comme Instituts de formation, soient articulés entre eux.

L’Institut de formation étant le lieu privilégié pour échanger avec des collègues et des formateurs et faire état de ses premiers choix comme autant de parcelles d’un savoir professionnel légitimé par l’expérience.

Jean-Louis AUDUC,   Directeur adjoint IUFM de Créteil/UPEC (Université Paris Est Créteil)

Une réponse à “Enseigner en collège : un impensé de la formation et des concours

  1. Je partage l’analyse de M. Jean Louis Auduc sur la catastrophe que représente la suppression des IUFM pour la formation des jeunes collègues (d’ailleurs, pour ma part, je garde un assez bon souvenir de cette période mais il faut voir que nous avions un responsable de stage extraordinaire…). Avec un plein temps sans aucun temps de recul sur sa pratique, il ne peut y avoir de progrès. Quand on voit la qualité et l’importance de la formation continue dans l’éducation nationale, on ne peut qu’être inquiet pour l’avenir. L’absence d’habitude de travail en équipe qu’apportait les IUFM ne va rien arranger.
    Il me faut cependant m’élever contre une idée sous-entendue dans cet entretien qui devient à la mode actuellement : la différenciation entre les enseignants de collège et de lycée. Je suis d’accord pour dire que travailler dans ces deux niveaux n’est pas similaire mais la base initiale est la même. La base des connaissances et de la pédagogie à mettre en oeuvre sont les mêmes. De plus, moi, comme beaucoup de mes collègues, voyons dans cette unité du corps des certifiés et des agrégés la possibilités d’évoluer en cours de carrière du colllège vers le lycée. Il ne faut pas y voir là une consécration mais aussi la possibilité de travailler dans des conditions moins fatiguantes, moins stressantes (ayant été longtemps TZR, j’ai pu goûter aux deux, en même temps parfois). toute réforme qui passerait par cette séparation entrainerait une franche levée de boucliers qui la mènerait à sa perte.
    D’ailleurs, et je terminerai mon intervention par là, M. Auduc développe dans la deuxième partie de l’entretien deux opinions contradictoires. Après avoir sous-entendu qu’il faudrait séparer les enseignants du secondaire en deux groupes, il souligne la nécessité de leur adaptabilité et de leur capacité de modifier leurs pratiques selon leur public du moment. A partir de là, rien ne nécessite de séparer les corps d’enseignement. La seule nécessité est de rétablir une formation initiale et continue de qualité.

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