Comment évaluer le socle commun au collège ? Trois scenarii, du probable au réalisable

La mise en œuvre du socle est semée de pièges qui pourraient dénaturer l’esprit du travail par compétences, même à travers les meilleures intentions des acteurs.
Voici trois scenarii possibles d’application du socle qui tentent de déminer le terrain en identifiant ces pièges, afin de ne pas sombrer dans l’usine à cases, l’ « évaluationnite » ou le rejet d’une impossible évaluation par compétences.

l’OCNI (objet commun non identifié)

Certainement le scenario actuel dans la plupart des collèges, par manque de temps de concertation, de formation et dans l’obligation d’évaluer le socle (palier 3 pour les élèves de 3e) à la fin de cette année scolaire. La précipitation entraînée se confondra avec une improvisation quasi-parfaite. Le socle sera validé – ou pas – alors que le travail par compétences n’est pas amorcé. Des dispositifs émergeront pour parer au plus pressé. Ainsi dans notre établissement, les conseils de classe du 2e trimestre, en 4e et 3e, seront ainsi précédés d’une première réunion de « conseil de compétences ». Les professeurs sont invités à valider dans Pronote les items (le logiciel de gestion d’établissement). Que ressortira-t-il de ces conseils de compétences ?
Ailleurs, peut-être qu’aucun temps de concertation n’a même été pensé pour réfléchir à l’application du socle commun, tout au mieux une réunion plénière, un conseil pédagogique, pour que les disciplines se partagent le gâteau des items du socle.
Ce mode d’évaluation improvisé reposera sur la motivation d’une équipe d’enseignants, sur le temps accordé par les chefs d’établissements pour réfléchir et s’emparer des outils. Les bonnes volontés s’effriteront vite face à la surcharge de travail induite, aux résistances passives ou actives (de collègues, des messages contradictoires ou reçus comme tel de l’inspection, de l’incompréhension des élèves…), à l’impossibilité finale de concevoir le travail par compétences et l’évaluation du socle comme un tout cohérent.
Le maintien d’une improvisation – sans formation digne de ce nom, sans temps de travail commun dans l’établissement entre collègues – provoquera des malentendus autour du socle, perçu comme un OCNI source de conflits et d’accroissement inutile des missions des professeurs.

La transposition disciplinaire

Une évolution et un scenario probables sont de voir les équipes prendre en main ce socle avec conscience – après tout l’idée est généreuse – avec le fameux partage du gâteau du socle : au Français le pilier 1, aux Mathématiques le pilier 3, à l’Histoire-Géo le pilier 5 (grosso modo, inutile de poster un message pour contester ce découpage, ce n’est qu’un exemple et pas une atteinte à telle ou telle identité disciplinaire !).
Une des remarques fréquemment entendues – et que j’ai  dû prononcer à de nombreuses reprises – est qu’on ne peut évaluer ce socle sans un outil informatique fiable. Le ressort de cette idée est qu’il faut garder une trace de toutes nos évaluations où rentreront les items du socle et que l’outil informatique, comme le logiciel gestionnaire de notes, simplifiera la mise en relation des évaluations et au final la validation – ou non – du socle. Ces logiciels existent et essaiment actuellement (mais ce n’est pas le sujet de notre billet). Gardons en tête que la puissance de l’informatique est désormais au service de l’évaluation du socle. La prise en main pleine et complète du socle passera donc, et tout le monde en est convaincu, par un système informatisé.  Les enseignants transformeront leurs évaluations traditionnelles en évaluations par compétences, sans doute avec un système mixte (notes et compétences). En plus des notes et des commentaires de fin de trimestre, ils complèteront régulièrement les compétences évaluées. Un système comme Pronote propose déjà des modes d’évaluation non binaires, avec des degrés d’acquisition, qui se visualisent avec un système de couleurs. Lors des conseils de classe (ou de compétences…), la somme des activités traitant d’un item sera visualisée grâce au bilan du logiciel, et peut-être qu’un seuil de réussite fixé par l’équipe pédagogique – ou je ne sais qui – traduira la validation – ou non – dudit item !
Ce travail sera extrêmement chronophage et faussement rationnel. Il maintient chaque enseignement à distance du champ disciplinaire voisin, et encore plus d’une vision globale des apprentissages des élèves. Ce système est la parfaite transposition du système actuel (disciplines – notes – conseil). On pourra évoquer en conseil de classe la maîtrise « satisfaisante » d’un élève qui obtient 74% de réussite les items du domaine écrire de la compétence 1. Cette réussite apparaîtra visuellement par une dominante verte dans le bilan des évaluations, à peine pondérée par quelques traces d’orange et une évaluation rouge, mais le professeur d’Histoire précisera qu’il s’agissait sans doute d’un hors sujet sur un paragraphe argumenté, et que de toute façon le collègue de Français est plus apte à juger. Le risque est donc de tronquer l’évaluation par compétences par une discussion sur les pourcentages de réussite des items, déconnectée des objectifs et des situations d’apprentissage.
D’une manière plus perverse, ce système cumulatif, déterminé par un seuil chiffré arbitraire, pourra-t-il invalider une compétence pourtant maîtrisée par un élève, mais évaluée selon des critères inadéquats, non pondérés, non partagés. Ainsi, qu’attend-on des élèves face à l’item : « Savoir s’autoévaluer et être capable de décrire ses intérêts, ses compétences et ses acquis » ? Un élève qui collectionne les mauvaises notes et en a parfaitement conscience sait-il s’auto-évaluer ? Quelle valeur aura une série d’évaluation sur cet item ? On imagine les motifs multiples de fâcheries ou d’incompréhensions entre collègues sur la validation des items.
En voulant prendre en charge l’usine à cases, le risque est fort, sous prétexte de rationalité informatisée, d’éclater l’idée du socle dans une évaluationnite aigüe.
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4 réponses à “Comment évaluer le socle commun au collège ? Trois scenarii, du probable au réalisable

  1. Témoignage
    Témoignage :
    Nous nous sommes réunis vendredi pour mettre en place le socle dans notre établissement. Il était temps!! La journée a été très productive, les jeunes et moins jeunes collègues ont vraiment bossé pour modifier leurs pratiques, des essais de grilles d’évaluation sont sortis. Les progressions ont été élaborées en fonction du socle donc c’est bon signe. Je te rejoins complètement quand tu dis que par manque de temps et de formation, le socle des actuels 3° va être validé , le socle sera validé pour tous alors que seulement 3 profs travaillent par compétences dans notre bahut cette année. Sale boulot, mais que faire ?? D’autre part nous allons aussi tenter de valider qq Items en fin de 4° ,peut être avant, à voire , nous devons y réfléchir pour les réunions péda de juin. Il serait bien que part l’intermédiaire de ce blog, les collègues partagent sur la mise en place du socle dans leurs établissements , ce qu’ils font pour mettre en place le socle, leur galère , leur joie !!!! ?? Qu’en penses-tu ?
    PS: Anthony comme tu es prof d’HG , nous avons nos collègues d’HG qui galèrent pour mettre en place le socle chez nous (nouveaux programmes compliqués, une collègue toute seule, les 2 autres en congé maternité …) , est-ce difficile aussi pour toi et tes collègues, sinon, pourrais-tu nous donner qq conseils ..Hormis celui que je leur ai donné déjà : »contacte ton IPR » !!
    Merci et a+

  2. je ne parlerais pas forcément de « sale boulot », mais il faut considérer qu’il faudra quelques années et pas mal de détermination pour éviter les pièges et arriver à une évaluation intégrée du socle.
    Les nouveaux programmes, avec leur rubrique « capacités », permettent de mettre en oeuvre plus facilement qu’auparavant le socle de compétences. Je ne sais pas comment tes collègues comptent faire, mais je leur conseillerais de toute façon de partir du programme, de voir les correspondances avec le socle, mais sans tomber dans l’évaluation permanente et systématiques des items du socle. Encore une fois, il me semble plus juste (et plus humainement supportable tant pour les profs que pour les élèves) de définir, à partir de tâches complexes mises en oeuvre dans la discipline ou en interdisciplinaire, quelles sont les compétences validables, à quel moment elles peuvent l’être, l

  3. oups, j’ai validé le premier commentaire sans m’en rendre compte !

    juste pour finir ma phrase : de prévoir la remédiation.
    En Histoire-Géo, une des difficultés réside dans le fait que de très nombreux items portent spécifiquement sur des thèmes d’enseignement du programme de 3e, notamment en Education civique. Ils sont facilement évaluables car ils correspondent à des chapitres, mais il faudra aussi prévoir la remédiation.

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