L’apprentissage par transmission de pensée ne fonctionne toujours pas !

 Sylvain Grandserre est un professeur des écoles militant de l’ICEM-Freinet, il a écrit plusieurs ouvrages sur l’école et a accepté de répondre à nos questions. Cette interview étant très riche, elle sera publiée ici en plusieurs épisodes, en voici le premier…  

 

 

À votre avis qu’est-ce qu’il faudrait changer prioritairement dans l’école aujourd’hui ?

Devant l’immensité de tout ce qui a été défait ou mal fait ces dernières années, nous n’avons que l’embarras du choix ! D’ailleurs, nous ne pouvons que nous placer dans la perspective d’un fort changement de politique éducative qui s’amorcera dans les urnes. Désormais, l’urgence du changement atteint tous les acteurs du monde scolaire : professeurs, parents, élèves, pouvoirs publics.

S’agissant des professeurs, la priorité me semble devoir être donnée à une formation professionnelle de qualité, tant de manière initiale que continue. L’acquisition de nombreux éléments théoriques incontournables (psycho, socio, didactique, pédagogie, histoire…) relève d’une démarche individuelle, souvent militante et bénévole. Il en est de même de la maîtrise d’autres formes de pratiques de classes restées marginales malgré leur efficacité avérée (pédagogie coopérative, active, différenciée).

Pour les parents, la question de leur place est plus que jamais posée. Historiquement, ils n’étaient pas les bienvenus, l’éducation se faisant parfois même à leur encontre (patois, croyances, superstition, statut de l’enfant). Aujourd’hui, nous devons inventer de nouvelles relations, d’autres pratiques d’éducation et de collaboration (accompagnement, communication par internet…).

Les élèves quant à eux doivent voir évoluer leur droit à des activités riches et variées, eux qui souffrent souvent d’un ennui lié en partie à la monotonie de l’offre éducative. Il faut cesser de se demander comment enseigner pour rechercher comment faire apprendre ! Dans le même temps, nous fabriquons une génération qui manque de repères, de cadres, de rituels, tant à l’école (peu de place des pédagogies Freinet ou institutionnelle) qu’en famille (heure de coucher, prise des repas, place des écrans).

Enfin, s’agissant des pouvoirs publics, difficile tout de même de faire oublier l’épouvantable politique du non renouvellement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Je sais bien que les moyens de font pas tout, mais on ne fera rien sans moyens !

Concernant la formation des professeurs, comment l’envisageriez-vous idéalement pour les professeurs des écoles ? pour les professeurs du second degré ?

Au risque de surprendre, j’ai toujours trouvé la formation initiale à la fois trop légère en pratique – reproche habituel ! – mais aussi en théorie. Je sais bien que certains trouvent qu’il y en avait déjà trop mais sans doute la confondent-ils avec la passivité de certaines approches.

Car des apports essentiels à la réflexion ne sont plus mis en avant : philosophie, sociologie, psychologie de l’enfant, histoire de l’éducation et des pédagogues… Qui peut croire que cela serait du luxe ? A qui ces notions feraient-elles du mal ?

Dans le même temps, comme toute formation professionnelle, la nôtre a pu sembler trop abstraite, lointaine, pas assez en phase avec les préoccupations légitimes – mais parfois à courte vue – des étudiants. Il serait tout de même normal que chaque enseignant connaisse les outils qui ont fait l’histoire de la pédagogie, souvent avec bonheur !

Mais au-delà de ces apports théoriques et pratiques, c’est leur juste équilibre et articulation qui sera un vrai défi. Pas simple, tant tout cela est vite technique, complexe, relevant de moyens de formation élevés (personnel, salles, lieux de stage, matériel, intervenants…).

Enfin, je ne sais pas s’il est bon d’opposer les formations du primaire et du secondaire. Certes, la spécificité des professeurs des écoles doit être leur polyvalence quand on attend des enseignants des collèges et lycées d’être à la pointe de leur discipline. Mais je rappelle d’une part qu’on ne travaille et ne développe la didactique et la pédagogie qu’en travaillant sur des apports notionnels véritables, des éléments de connaissance réels. Il n’y a pas de pédagogie à vide ! Par ailleurs, nous constatons que les professeurs du secondaire les plus performants savent mobiliser leurs élèves par des astuces pédagogiques et n’hésitent pas à recourir à la transversalité des notions étudiées. L’apprentissage par transmission de pensée ne fonctionne toujours pas !

– Au moins pour l’école primaire, je reste persuadé qu’un recrutement au niveau licence est suffisant pour attester des connaissances du futur professeur. Du coup, c’est à ce moment-là qu’il me semble nécessaire d’effectuer le recrutement pour aller vers deux années pleines de formation professionnelle (articulant apports théoriques et pratiques comme je l’écrivais).

– Par ailleurs, on demande beaucoup à nos étudiants en dehors de la formation : aptitude en natation, certificat d’informatique, certificat de langue vivante, secourisme… Il me semble plus urgent d’exiger une attestation d’une expérience d’encadrement de jeunes dans leur parcours : centre aéré, colonie de vacances, sport (moniteur, entraîneur), culture (théâtre, chant, danse…).

– Enfin, il est plus que nécessaire d’aller voir ailleurs ce qui se fait pour répondre à des défis communs à tous les pays européens et liés à la massification scolaire et à la crise. Voilà pourquoi je propose que tout futur professeur ait effectué, dans le cadre de sa formation, un stage d’observation à l’étranger d’au moins une semaine avec rédaction d’un rapport comparatif au retour.

(à suivre… avec des questions sur les pratiques pédagogiques et la place des parents)

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2 réponses à “L’apprentissage par transmission de pensée ne fonctionne toujours pas !

  1. Bonjour Sylvain,
    Concernant la formation, tu écris :
    « Au moins pour l’école primaire, je reste persuadé qu’un recrutement au niveau licence est suffisant pour attester des connaissances du futur professeur. Du coup, c’est à ce moment-là qu’il me semble nécessaire d’effectuer le recrutement pour aller vers deux années pleines de formation professionnelle (articulant apports théoriques et pratiques comme je l’écrivais). »
    De mon côté, à mon humble avis de professeur des écoles ayant une dizaine d’années d’expérience, je pense qu’il serait important de recruter plus tôt et de former les professeurs des écoles plus tôt aux différents contenus disciplinaires ; en complément, comme tu le dis si justement, d’une formation pédagogique théorique et pratique.
    Une formation plus approfondie aux contenus disciplinaires permettrait par la suite, et une fois arrivé sur le terrain, au professeur des écoles aussi bien débutant que confirmé, de consacrer plus de temps à la pédagogie et la didactique et d’améliorer l’apprentissage des élèves.

  2. Bonjour Jérôme,

    Merci pour ces éléments de réflexion.

    Je suis partagé sur cette question que vous soulevez…

    A partir de quand organiser le recrutement des futurs enseignants ?

    D’un côté, l’idéal pour les professeurs des écoles serait un recrutement après le baccalauréat, pour avoir une licence très professionnalisante déjà fortement orientée vers le métier, son aspect pratique, sa dimension concrète, ce qui n’exclut pas les apports théoriques auxquels je suis très attaché.

    Mais il ne faudrait pas que ce recrutement précoce devienne une voie sans issue pour ceux qui s’y seraient aventurés sans succès. Tous les appelés ne seront pas élus !

    Se pose donc alors la question des passerelles, des équivalences, des possibilités de réorientation, etc.

    Voilà où j’en suis de mes réflexions sur un sujet qui ne doit pas uniquement s’enfermer dans ses dimensions techniques, certes véritables, mais adaptables. Enfin, après le désastre organisé ces dernières années, au moins sommes nous certains de faire mieux !

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