Notre marge de manœuvre est notre pouvoir

Voici la deuxième partie de l’interview de Sylvain Grandserre. Si vous voulez lire ou relire la première partie c’est là.
Vous parlez dans votre livre de leviers permettant aux enseignants de changer leurs pratiques pédagogiques progressivement, pouvez-vous nous en exposer quelques-uns ?
En fait, les enseignants développent – à tort ou à raison – un discours défensif, marqué par l’impression constante de subir. Ils ont souvent raison quand ne cessent de leur tomber dessus mille injonctions incohérentes, contradictoires, infaisables et inutiles. Malheureusement, cette attitude tend à faire oublier notre propre marge de manoeuvre, en un mot, notre pouvoir !

Avec Laurent Lescouarch, maître de conférences à l’université de Rouen, nous avons donc consacré un ouvrage entier à cette question des leviers qu’il faudrait actionner pour changer de pratique (« Faire travailler les élèves à l’école, ESF 2009). Nous avions repéré plusieurs domaines dans lesquels pouvait se déployer une liberté pédagogique au service d’une pédagogie de la liberté : place laissée aux élèves, conception des apprentissages scolaires, organisation différente du travail, évaluation, différenciation, socialisation, place des partenaires de l’école, autre gestion du temps, de l’espace ou du matériel.On le voit, le champ est vaste des possibilités d’actions à mener. Généralement, aller vers cette voie, c’est trouver enfin une cohérence entre des pratiques pédagogiques concrètes et des valeurs éducatives fortes qui semblent parfois ne pas dépasser le stade de leur formulation.

On peut avoir pour boussole la recherche primordiale de l’équilibre entre temps collectifs et phases individuelles, moments d’expression et périodes d’écoute, exercices et projets, découvertes et leçons, calme et action.

Mais j’insiste sur le fait que l’essentiel se trouve certainement dans un changement d’état d’esprit, une volonté de reconquête, le refus d’une confiscation de ce qui fonde notre métier.

Concernant la place des parents, comment peut-on faire pour mieux les accueillir à l’école, pour leur donner une vraie place ? En quoi les nouvelles technologies (les ENT par exemple) peuvent accompagner cette évolution ?

L’affaire n’est pas simple. Historiquement, l’école s’est en grande partie construite en opposition aux familles suspectées de mal élever leurs enfants, de les exploiter, de les maintenir dans le patois et les superstitions. Souvenons nous du combat mené par les enseignants pour la scolarisation des filles et l’allongement des études.

La situation n’a aujourd’hui plus rien à voir. Si le rapport est égalitaire, c’est un rapport de force où la pression est réciproque entre familles et écoles.  On peut d’une part se réjouir de voir des parents moins impuissants face aux injustices du système scolaire. Mais on ne peut que déplorer que cet intérêt extrême pour l’éducation soit en grande partie révélateur de la montée des angoisses. Si autrefois, on pouvait rater l’école et réussir sa vie, aujourd’hui la réussite scolaire ne garantit plus rien ! Un jeune sorti sans diplôme en 1970 trouvait tout de même facilement du travail. Désormais c’est signe d’une exclusion longue durée.

Pour trouver une issue de secours en direction des parents, il faut que les professeurs mesurent bien toutes les conséquences de ces mutations sociétales. Les parents subissent eux-mêmes une forte pression au travail. Nombreuses sont les familles éclatées, non seulement par les séparations, mais aussi par les mutations sur le territoire qui distendent les tissus familiaux. Et puis les enfants arrivent de plus en plus tardivement (vers 30 ans !) et de moins en moins nombreux. C’est donc au moment où les enfants sont désirés, porteurs de tous les espoirs et de tous les projets parentaux que la société rend plus difficile leur réalisation.

Mais que peut l’école, que peuvent les enseignants ?

Il y a tout d’abord, dans un contexte tendu, à maintenir la place que nous avons su offrir aux parents : accompagnement des classes, animation de la bibliothèque, observation de classes au travail, présentation de métiers, aides ponctuelles pour un projet spécifique (cuisine, bricolage, spectacle…).

Mais nous pouvons aussi nous montrer plus innovant. En premier lieu, les professeurs doivent se montrer rassurants, apaisants, compréhensifs, professionnels, compétents. Il faut accueillir la parole parentale, savoir l’entendre. Voilà qui devrait être obligatoirement pris en compte dans la formation initiale ou dans les animations pédagogiques. Autrement on s’en remet au bon vouloir des uns et à la négligence des autres. Notre appareil éducatif porte une lourde responsabilité en évacuant ces questions de son champ d’action.

En plus de notre savoir-faire il faut développer le « faire savoir » en permettant à tous ces parents qui partent tôt, rentrent tard et ne viennent plus le samedi, d’être tout de même en lien avec l’école. Je crois nécessaire de développer les sites internet pour qu’apparaissent les réalisations scolaires et l’actualité des classes. Nous devons également développer des initiatives telles que les newsletters hebdomadaires présentant rapidement ce qui a été fait et ce qui est à venir. Une adresse mail doit être fournie pour permettre que cette communication se fasse de manière plus fluide.

On peut même imaginer d’en arriver un jour prochain à devoir créer des espèces de permanence du soir, une fois par semaine ou par quinzaine, à tour de rôle dans l’équipe éducative, afin que la porte de l’école ne soit pas toujours fermée quand les parents sont enfin libérés  du travail.

Tout ceci réclame de modifier les habitudes, de bouger les lignes, d’accepter de prendre le risque de la confiance accordée. Mais ce risque me semble bien moindre que de laisser la situation actuelle continuer à se dégrader.

(À suivre… avec une question à propos de la personnalisation)
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Une réponse à “Notre marge de manœuvre est notre pouvoir

  1. Bravo pour ce beau travail d’investigation et d’information pédagogiques. ça fait du bien de trouver des contenus !
    Bises à tout le secteur éducation. Julien M.

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