Les maux des mots : les fondamentaux

Au moment où les responsables de la politique éducative tentent de réduire le socle commun à un ensemble de « savoirs fondamentaux » et passent par pertes et profits l’approche par compétences et la richesse des situations complexes pour accéder au sens, Pierre Frackowiak signe un billet salutaire sur l’imposture du concept des «fondamentaux». Une lecture revigorante !

Dans un billet précédent, j’avais évoqué l’histoire des mots et leurs maux à l’Education Nationale. J’en avais choisi trois, trop souvent détournés, usurpés, galvaudés, vidés de leur sens réel : « évaluation », « projet », et ce fameux mot « pilotage » dont je rappelle à quel point il peut être idiot quand les prétendus pilotes n’ont pas de cap explicite, pas de carburant, pas d’outils et même pas la capacité de mettre en relation les résultats avec les pratiques qui les produisent. Beaucoup de lecteurs attentifs avaient à leur tour dénoncé des mots exclusivement utilisés pour sauver des apparences sans révéler la moindre efficacité.

Pour ce second billet sur les mots, je n’en ai choisi qu’un. L’actualité le met en scène dans tous les théâtres d’opérations et de conjugaison. Il fait l’unanimité, il est mis à toutes les sauces. Il est bon à tout faire : clouer le bec des interlocuteurs, sauver les apparences, ignorer les divergences, revendiquer la possession de la vérité, fusionner le passé et le futur, rendre plausibles des idioties…

C’est un mot magique, c’est le mot « fondamentaux ». Quand on a dit « les fondamentaux », on a tout dit. Et comme souvent, quand on prétend avoir tout dit, on n’a rien dit.

De quoi s’agit-il ?

On ne se pose pas la question. C’est évidemment « lire, écrire, compter ». L’école y a ajouté « parler » en 1974, grâce à la recherche et à la rénovation pédagogique, il est vrai que jusqu’alors, on apprenait plutôt à se taire. Cette révolution n’a toujours pas été intégrée aux représentations populaires. « Lire, écrire, compter », d’accord ! Mais « parler » ? Ce n’est pas sérieux. Tous les ministres de droite, de gauche et d’ailleurs connaissent parfaitement les trois fondamentaux et ils savent que s’ils réussissent à les dire devant des caméras, ils ont toutes les chances d’être approuvés. Spécialistes et praticiens y ajoutent volontiers des sous-fondamentaux, comme la grammaire, par exemple, dont chacun sait qu’elle est indispensable pour écrire et même pour parler.

Il est évident que l’on ne saurait lire ou parler sans avoir appris au préalable, les lettres et les sons, les définitions et les règles. On retrouve au passage cette idée bien ancrée dans les esprits, fondamentale sans doute, que pour apprendre, il faut commencer par le simple, la lettre, les syllabes et les non-mots, le point, la droite, les nombres de 0 à 9 en commençant par 1… et que l’on abordera le complexe plus tard. Autrement dit, il faut apprendre à être bête avant d’apprendre à être intelligent, et les enfants sont trop bêtes encore pour entrer dans le complexe, un texte ou une boîte à chaussures. Un texte a beaucoup trop de vrais mots pour leur être présenté et une boîte à chaussures comprend trop de droites, de points, d’angles pour être donnée aux enfants sans les mettre en danger d’apprentissage précoce. Il faut que l’adulte savant dissèque l’objet pour permettre aux enfants d’apprendre des choses simples en les rendant tellement compliquées qu’elles ont perdu tout leur sens.

Les fondamentaux sont au cœur de ces tensions. Ils sont donc incontournables, ils s’imposent avec un bon sens qui interdit le débat. C’est tellement évident.

Pourtant, si l’on ose gratter un peu le vernis, si l’on observe un peu les enfants qui tentent d’apprendre, si l’on analyse honnêtement les difficultés de ceux qui sont en difficulté, on découvre que les fondamentaux ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

L’oubli systématique de « parler » dans la courte liste des fondamentaux est très significatif. Ajouter un quatrième mot n’est pourtant pas une tâche énorme. Se libérer des concepts et des certitudes du passé est moins aisé et franchir un pas vers la réalité devient une épreuve. En fait, si « écrire » signifie historiquement la copie, la dictée, l’exercice, la reproduction de modèles, les stéréotypes de rédaction classique, et l’orthographe, et la grammaire, et la conjugaison, « parler » est une toute autre affaire. Même si chez les décideurs, parler pour ne rien dire est un art, quand il s’agit de parler, il faut penser. « Penser » est encore moins dans les fondamentaux que « parler », et pour « penser », il faut « exister », c’est-à-dire ne pas être un vase qu’on remplit ou un être que l’on dresse à coups de mécanismes.

Pauline Kergomard disait il y a plus d’un siècle : « Pour que l’enfant parle, il faut qu’il pense, et pour qu’il pense, il faut qu’il vive. ». « Parler, penser, vivre », nouveaux fondamentaux ? Mais vous n’y pensez pas ! Les élèves n’ont pas les bases ! La pensée, l’intelligence, c’est pour plus tard ! Quand ils maîtriseront les fondamentaux. C’est-à-dire, pour une partie d’entre eux, jamais. Pas de problème, on dira alors qu’ils n’ont pas travaillé, que leurs parents n’ont pas assumé leur responsabilité, ou que c’est la fatalité.

L’une des causes fondamentales des distinctions qui s’accroissent dans le système éducatif est que l’on oublie, que l’on ignore même, la terrible inégalité entre des enfants qui parlent, lisent, voient lire et écrire depuis leurs premiers mois d’existence, à qui l’on parle un langage complexe, qui communiquent, qui sont placés fréquemment dans des situations-problèmes, et ceux que l’on considère, en toute bonne foi, « trop petits pour ». Les uns sont quasiment formatés pour ingurgiter, dans un ennui profond ou dans la joie de faire plaisir à l’adulte, ces fameux fondamentaux, les autres subissent un renfort massif d’explication magistrale, d’exercices et de devoirs, de stigmatisation par les évaluations, l’aide individualisée et les stages de remise à niveau qui sont une belle escroquerie dans le contexte actuel, et qui les font passer rapidement du statut de victimes à celui de coupables.

Il est vrai que les rédacteurs des programmes et les décideurs avaient appris à exister et à penser bien avant que l’on ne leur inculque les fondamentaux et les prérequis à l’école. Ils pensent donc, généralement, qu’il n’y pas de raison que ce qui a réussi pour eux avant-hier ne réussisse pas pour les autres aujourd’hui et demain.

Je propose donc que l’école s’intéresse à l’intelligence, que les fondamentaux soient « apprendre à être, apprendre à penser, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble », détournant légèrement les quatre piliers de Jacques Delors. Oui, je sais, ce sont des finalités. Mais comme on oublie toujours les finalités au profit de programmes scolaires sclérosés, pourquoi n’en ferait-on pas des fondamentaux ?

Mais vous n’êtes pas obligé d’être d’accord !

Ce billet a été publié à l’origine sur le site « EducaVox : Paroles d’éducation« , merci à Pierre Frackowiak pour son aimable autorisation de le republier ici. 

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