Coopérer en classe

La pédagogie coopérative pourrait bien se révéler d’une étonnante modernité pour répondre à la double contrainte de différencier tout en gardant une gestion collective de la classe.

Bonjour Stéphanie Fontdecaba, peux-tu te présenter ?

Professeure des écoles depuis septembre 2000, j’ai enseigné ces 9 dernières années dans des classes coopératives multi-âges, soit maternelle-CP, soit CP-CM, dans un RPI (Regroupement Pédagogique Intercommunal) des Hautes Corbières dans l’Aude.

Qu’est-ce-que ça veut dire concrètement coopérer en classe ?

Coopérer, cela signifie agir ensemble pour créer quelque chose de commun ; en classe, cela veut dire apprendre ensemble avec et par les autres et non plus à côté ou contre les autres. Cela implique une réelle communication au sein de la classe, entre les élèves. Les échanges permettent d’avancer dans les apprentissages, de chercher ensemble. Chacun est alors une ressource potentielle pour le groupe et peut être appelé à l’aide par ses camarades qu’il sache faire ou pas.

Comment faut-il organiser la classe ?

La coopération commence par la création d’espaces de communication (Quoi de Neuf ?, Conseil, réunions, présentations, etc.) dans lesquels chacun peut s’exprimer, être écouté, être questionné, s’interroger, interroger le groupe, être reconnu par les autres en tant que personne. Un gros travail sur la maîtrise de la langue orale est indispensable : apprendre aux élèves à s’exprimer -demander, questionner, expliquer, argumenter- à écouter l’autre, à accepter la divergence de points de vue, dans le respect des règles de vie de la classe. Cela demande aussi que chacun ait une bonne connaissance de soi, de ses besoins, de ses difficultés, de ses compétences, ainsi qu’une connaissance des autres. Il est en effet plus facile de trouver de l’aide lorsqu’on sait de quoi on a besoin et à qui s’adresser. Pour ce faire, l’enseignant doit inciter les élèves à l’échange, à la mutualisation des savoirs et à la réflexion.

Pour que communication et apprentissages se fassent sereinement, l’enseignant doit mettre en place un cadre qui réglemente les prises de parole, la circulation dans la classe, l’utilisation des outils, la gestion des conflits. Les outils mis à la disposition des élèves pour avancer dans les apprentissages (fichiers autocorrectifs, jeux, matériel divers à manipuler) doivent être introduits petit à petit afin que chacun se les approprie, les utilise à bon escient et sache les ranger.

En ce qui concerne la gestion des apprentissages, l’outil indispensable est le plan de travail, parfois aussi appelé feuille de route, qui permet à chaque élève de planifier, sur une période donnée, les notions à apprendre, les travaux à faire, les projets en cours. Cet outil est la partie visible de la différenciation des apprentissages car il est personnel et différent selon chaque élève, même si une partie du travail peut-être commun à l’ensemble de la classe.

Qu’est-ce-que ça change ?

L’ouverture d’espaces de communication va en premier lieu, faire progresser les élèves dans la maîtrise de la langue orale et dans l’apprentissage de la démocratie. Cela contribue aussi à la création d’un véritable groupe-classe grâce à l’élaboration d’une culture de classe, basée sur des évènements vécus en commun. A plus long terme, cela apaise les tensions car les élèves apprennent à se connaître, à vivre ensemble et chacun trouve sa place, souvent en tant qu’expert dans un domaine, ce qui est très valorisant.

La coopération change le rapport aux savoirs : on passe du modèle où l’enseignant est le seul détenteur des savoirs face à des élèves ignorants à un modèle dans lequel des élèves deviennent de potentielles ressources pour leurs pairs.

Cette  multiplicité des ressources au sein de la classe permet à chacun de gagner du temps : l’élève demandeur n’est plus obligé d’attendre la disponibilité de l’enseignant, il peut s’adresser à un camarade plus rapidement accessible. De plus, du fait de la proximité d’âge et de point de vue, la transmission est facilitée, un élève qui vient d’apprendre et de comprendre une notion expliquera en général mieux qu’un adulte qui l’a intégrée depuis des années.

La mise en place de la coopération dans la classe permet ainsi à chacun d’aller à son rythme et à l’enseignant de différencier les parcours d’apprentissage, de suivre au plus près les avancées et les difficultés de chacun. Comme les élèves ont la possibilité de s’entraider, cela laisse du temps à l’enseignant pour accompagner ceux qui en ont le plus besoin à un moment donné. D’un autre côté, ceux qui apprennent rapidement peuvent avancer, sans être obligés d’attendre le reste du groupe, en utilisant l’ensemble des outils mis à disposition dans la classe.

Est-ce réservé aux classes multi-âges?

Les pédagogies coopératives ne sont pas réservées aux classes multi-âges, mais cela est préférable car la mise en place de l’organisation (espaces de communication, règles de vie, culture de classe, utilisations des outils) demande une telle énergie à l’enseignant qu’il est difficile de remettre l’ouvrage sur le métier à chaque rentrée scolaire. L’avantage de la classe multi-âges, c’est qu’un noyau d’élèves reste d’une année à l’autre, et l’apprentissage de l’organisation se fait entre pairs, l’enseignant ne fait que des ajustements (adaptations aux nouveaux effectifs, aux nouveaux élèves, introduction de nouveaux outils.)

Si un enseignant a envie de se lancer, par quoi lui conseillerais-tu de commencer ?

Le premier conseil serait plutôt une mise en garde : la coopération, cela s’apprend et cet apprentissage prend du temps. Il est donc indispensable d’être accompagné. Cela signifie que les élèves doivent y être formés petit à petit. L’enseignant peut commencer, par exemple, par introduire un Quoi de neuf ? ou un moment de présentations de livres lus et appréciés par les élèves, en s’appuyant sur des règles connues et comprises de tous. Mais cela veut aussi dire que l’enseignant lui-même doit y être formé (cette formation demande aussi beaucoup de temps), car ouvrir des espaces de communication, donner la parole aux élèves, changer le rapport aux savoirs n’est pas anodin. Cela peut déclencher des réactions inattendues chez les élèves, les collègues, les parents ou la hiérarchie. Il faut en être conscient et s’y préparer mais cela en vaut vraiment la peine ! Pour cela je conseillerais deux choses : la lecture du livre de Sylvain Connac Apprendre avec les pédagogies coopératives chez ESF et l’échange et la co-réflexion entre enseignants, si possible au sein de l’établissement, sinon auprès d’associations comme l’ICEM.

J’ajouterais enfin qu’il est, à mon avis, indispensable pour toute personne voulant mettre en place de la coopération dans un groupe de l’avoir déjà vécue pour en comprendre les tenants et les aboutissants.

“Apprendre avec les pédagogies coopératives : démarches et outils pour l’école” de Sylvain Connac chez esf éditeur Cet ouvrage très complet retrace l’histoire de la coopération à l’école, rappelle ses bases théoriques et présente ses aspects pratiques. Que l’on veuille se lancer dans la réflexion de fond et/ou commencer à expérimenter certains aspects avec ses élèves on y trouvera de précieux repères.

Sommaire :

  • 1ère partie : Repères historiques et théoriques
  • 2ème partie : L’organisation matérielle de la classe
  • 3ème partie : La coopération du point de vue de l’enseignant
  • 4ème partie : La coopération du point de vue des relations

Verbatim : 

« L’école coopérative c’est, au lieu de l’école assise, vivant dans le bourdonnement des vaines paroles, l’école active… »
« L’adulte ne peut pas être un tuteur qui indiquerait une direction unique à suivre. Ce serait plutôt un organisateur de milieu de travail, un guide au quotidien et une ressource permanente. »
« Se taire pour mieux entendre. »
« Celui qui explique est amené à mobiliser ses connaissances et donc à les ancrer davantage. Le tuteur bénéficie le plus du tutorat, parce qu’il est obligé de mettre en oeuvre une articulation entre pensée et langage. »
« La question de l’exposition au savoir n’est pas obligatoirement en lien avec la notion de programme ni avec l’imposition de l’activité par le maître. Il faut que l’enfant soit confronté à une question, à un “problème” qu’il doit résoudre et qui l’oblige à “turbiner du neurone”. »
« Passer d’une pédagogie du contrôle à une pédagogie de la dissipation. L’enseignant accepte progressivement qu’une part des activités des enfants lui échappe dans le cadre de la structure de classe qu’il conduit en assistant le conseil d’enfants et avec le souci de veiller à la sécurité de chacun. »
« La complexité pourrait être ce qui caractérise le mieux la classe coopérative. »

J’ai eu l’occasion de passer deux  jours dans la classe de Stéphanie, retrouvez le billet sur mes impressions ici : “la classe où je me suis ennuyée”

Une réponse à “Coopérer en classe

  1. Coopération, apprentissages connectés à la vie, tâtonnement expérimental, créativité, apprentissages individualisés… Voici le lien vers un film qui pourrait bien faire écho à tout cela…

    « A la recherche de l’école différente dans l’école publique, Delphine PINSON, jeune enseignante, nous emmène vivre le premier mois d’école dans la classe de Michel Duckit. Militant et engagé, cet enseignant pratique depuis plus de vingt ans une pédagogie personnalisée dans laquelle les apprentissages émergent directement du vivant. Pas à pas, les enfants plus ou moins audacieux s’emparent de ces espaces de liberté, apprivoisent l’initiative et des étincelles naissent dans les yeux. Avec humour et sensibilité, ce film confirme que, dans l’école publique aussi, permettre que chaque élève trouve sa place et s’épanouisse, c’est possible ! »

    Retrouvez plus d’infos ainsi que la bande annonce sur :
    cestdapprendrequiestsacre-lefilm.com

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