Quand Freinet parle…

Freinet50Une archive étonnante (et inédite ?) mise en avant par la Fabrique de l’Histoire, émission radiophonique de France Culture : une conférence de Célestin Freinet à Neufchâtel (en Bray, en Suisse ?) en 1958. Il s’adresse à un public d’instituteurs et de parents d’élèves. Il y est beaucoup question d’orientation, de travail (en classe, mais aussi dans la société).
Voici une retranscription aussi fidèle que possible des extraits sonores où intervient le grand pédagogue. Je vous encourage vivement à écouter l’ensemble du documentaire préparé par Séverine Liatard et Séverine Cassar et qui combine les témoignages de deux instituteurs de la pédagogie Freinet et l’analyse de Philippe Meirieu.

Instituteurs, partageons nos échecs et nos réussites

« Nous sommes des instituteurs et à l’origine nous n’avons pas fait d’études spéciales pour vous dire comment orienter les enfants, seulement nous avons fait notre travail d’instituteur. Les instituteurs sont un corps de choix car ils travaillent une matière de choix et que vraiment il ne faudrait n’avoir aucun cœur pour se désintéresser du travail qu’on fait. Mais les instituteurs travaillaient seuls, lorsqu’ils avaient une réussite, ils n’osaient le confier à leur voisin, et encore moins lorsqu’ils avaient un échec. Le résultat est qu’on ne progressait pas parce qu’on ne mettait pas en commun les échecs et les réussites. Ce que nous avons apporté de nouveau, ce que nous avons réalisé de plus surprenant, c’est que nous avons constitué une coopérative d’instituteurs techniciens, qui se réunissent, qui publient des journaux et des revues pour verser dans le creuset coopératif toutes nos recherches, toutes nos trouvailles, nos échecs et nos réussites. »

L’école vit sur des traditions centenaires qu’il faut bouleverser

« Et nous avons chemin faisant reconsidérer bien des choses, parce que l’école vit sur des traditions qui datent de trois ou quatre cent ans, du temps où les écoles commençaient, tenues par des moines, qui faisaient classe pour une partie choisie de la population, et pas pour la masse comme celle à laquelle on s’adresse de nos jours. L’école vit donc sur des traditions plus que centenaires, et ce sont ces traditions que nous avons senti la nécessité de bouleverser. Ça ne fait pas plaisir à tout le monde, quand on veut changer quelque chose, on est toujours mal accueilli. »

L’école fait lien avec la société et le travail

« Il faut voir le problème de l’école tel qu’il se pose en 1958, et non tel qu’il se posait quand j’étais jeune, au début du siècle. Au début du siècle, on n’avait pas tellement besoin de pré-apprentissage ni d’orientation car il n’y avait pas la grande industrie actuelle. La naissance de la grande industrie, les changements sans cesse accélérés, font que les enfants, les individus, sont désaxés face aux tâches qu’on leur donne. Et ces tâches, il y en a de diverses qualités : certaines demandent une préparation, une part de l’individu, une certaine intelligence. Et puis, il y a cette part mécanique, prédominante dans l’industrie, quand il suffit par exemple pour un ouvrier de tamponner quelque chose, on peut demander à des orienteurs munis de test et de machines quel est l’ouvrier qui est le plus prédisposé à faire vite ces gestes-là. Mais voilà que depuis un an ou deux, quand on va vers l’automation, on n’a plus tellement besoin de ces hommes et de ces femmes mécaniques, mais d’hommes et de femmes intelligents. Et les industriels sont en train de rétablir la primauté de l’intelligence. Et il résulte que de plus en plus sur le marché du travail, l’individu cultivé, intelligent, qui a beaucoup plus de possibilités, gagne beaucoup mieux sa vie, alors que ceux qui restent robot ne gagnent plus leur vie. Alors là nous avons à aborder le problème de la préparation technique de ces hommes intelligents qui vont rentrer dans la production. Or, est-ce que l’école a préparé ces hommes intelligents qui vont entrer dans la production ? L’école ne les a pas préparés. Je ne dis pas qu’elle n’a pas préparé des hommes intelligents, elle n’a pas préparé à cultiver une certaine intelligence qui se cultive simplement par des études intellectuelles (langues, sciences), toujours désintéressées, sans se poser la question de savoir à quoi cela va servir, c’est-à-dire qu’on développe l’intelligence située en dehors de la vie, en dehors de la société. A tel point que dans une classe, quand on enseigne cela, l’enfant ne se rend même pas compte que ça fait partie de la vie. Ils ne pensent pas que cela puisse leur servir un jour pour leur culture ou même pour leur futur métier. Ceci est la négation complète de la culture, et en tout cas la négation d’une culture intégrée à la vie. »

Développer l’affectivité des enfants

« L’intelligence ne saurait être séparée de la vie et du travail. Le travail doit être intégré à la vie. Il doit y avoir à la base de tout métier, de toute fonction une préparation fondamentale et polyvalente : l’école doit s’appliquer à préparer dans l’individu toutes les possibilités de chacun, tout ce qui est affectif, ce qui est sensible, ce qui ne se mesure pas. La formation de l’affectivité est une partie importante de notre pédagogie. Nous ne devons pas penser que l’individu n’est que connaissance, leçons, devoirs ou tâches, mais que c’est surtout une personne sensible, et que cette sensibilité a toujours une très grande résonnance pour son propre comportement, et pour le comportement de la masse et de la société dans laquelle cet individu travaille. Et c’est pour cette affectivité que nos méthodes ont fait beaucoup pour reconsidérer cette affectivité de l’enfant, pour reconsidérer le milieu de travail des individus. »

Les enfants doivent expérimenter

« Vous autres parents, il faudra que vous aidiez les instituteurs pour bien faire comprendre leur faire comprendre que ce qui importe, c’est l’expérience que l’on peut faire. Il vaudra bien mieux que vos enfants cherchent comment on monte une pile électrique, comment on s’en sert, faire des expériences scientifiques. Il faudrait que l’école permette aux enfants de faire ces expériences, qui permettent de progresser en sciences. Dans un de nos journaux pédagogiques français, un des grands maîtres de nos universités, préconisait un enseignement qui transforme nos salles de cours en salle d’expérimentation, avec des professeurs qui soient là pour les aider à tirer les conclusions, alors nous formerions des scientifiques. Mais il faudrait une autre conception des locaux, des professeurs, tout un monde difficile à remuer. Nous avons préconisé la transformation de nos écoles en classe-atelier. Nous avons 4 ou 5 ateliers dans nos écoles, où les enfants font des expériences, en petits groupes, où ils réalisent quelque chose. En cultivant leurs mains, ils cultivent leurs cerveaux parce qu’ils ont conscience de pouvoir faire, alors qu’on leur a toujours dit qu’ils n’étaient bons à rien. Ici, ils réussissent à faire quelque chose, même se ce n’est qu’un petit bateau qui nage sur l’eau. Pour eux, c’est une réussite. »

Mobiliser les enfants

« Ce que nous recommandons aux instituteurs, c’est de ne pas trop parler aux parents, mais ce qui réussi à 100% ; c’est d’organiser une classe exposition vers février-mars, quand la classe a déjà bien fonctionné. Dans la classe, on expose les travaux des élèves, les belles peintures, les textes, tout ce qu’ils ont réalisé d’intéressant, et puis on met la classe au travail. Un enfant est en train d’imprimer, l’autre compose, l’autre grave un limolium, d’autres sont en train de peindre… les parents rentrent et circulent, ils voient la forme nouvelle d’école. « Ho, c’est mon gosse qui peint ainsi, ho c’est le mien qui grave ainsi, mais je te croyais trop maladroit ! » Les parents sont satisfaits et s’en retournent en disant qu’ils travaillent dans cette école. Nous leur faisons toucher du doigt que tous les enfants ont des possibilités énormes, il suffirait de mobiliser ces possibilités, ce que nous tâchons de faire. »

L’amour du travail bien fait

« Et puis nous tentons de donner aux enfants l’amour du travail, avec la curiosité que nous voulons leur sauvegarder, c’est essentiel. Pour cela, il faut redonner au mot de travail tout son sens, il faut dissocier le travail des devoirs. Nous apprenons à nos enfants le goût du travail bien fait. »

Former les citoyens de demain

« Il faut habituer nos enfants à remplir leur fonction de citoyen plus tard. Cela veut dire avoir le courage dans une assemblée de donner son point de vue, de protester, même si ce point de vue contrarie les autres, les habitudes courantes. Il faut avoir ce courage qu’ont les instituteurs de notre mouvement de proposer des solutions nouvelles aux familles également. Je sais bien que la famille n’aime pas trop que l’enfant se singularise, on aimerait qu’il ne fasse pas parler, qu’il reste dans le giron maternel. Pourtant, les progrès viennent tous des gens qui n’ont pas pensé comme les autres, qui ont fait ce qui au début apparaît comme des folies et qui plus tard a été reconnu comme très raisonnable. Nous habituons nos enfants à savoir se critiquer et à critiquer les autres. L’école qui aura formé ces enfants aura bien rempli son rôle, sinon nous n’aurons formé que des bénis oui-oui, et pas préparé les générations de demain. »

Evaluer les élèves avec des brevets

« Je terminerai en disant que nous avons encore innové dans un autre sens, celui de la notation des enfants, c’est-à-dire de leur classement. Actuellement, les équipes d’orienteurs sont obligés d’examiner les notes des enfants, ou leur font passer des tests plus ou moins parfaits, mais l’école ne leur apporte pas l’aide qu’elle devrait leur apporter. Nous avons imaginé un autre système, celui des brevets. Tous les samedis, nous exposons ce que les élèves ont fait : des maquettes en histoire, des dessins, de la mécanique… tous les mois, en dernière semaine, nous l’employons à des brevets, plus d’une trentaine (compteur, lecteur, artiste, nageur, graveur…). Pourquoi ? Pour que chaque enfant puisse avoir ses chances. Les bons élèves pouvaient avoir jusqu’à 16-18 brevets. Las moins forts 6 ou 7, et en étaient très contents. Ce qui est caractéristique est que les listes de brevet ne concordaient pas. Chacun avait sa spécialité de brevet. Si cette pratique des brevtes pouvaient être généralisés, non seulement au premier degré mais aussi au second degré, l’orienteur ou le chef d’entreprise demanderait ses brevets à l’élève de façon à savoir où il avait réussi, de façon à faire marcher l’enfant dans les voies où il est efficient, pour faire réussir l’enfant, et ne pas l’orienter dans les voies où il échouera. »

Précision : Freinet distingue rapidement les brevets obligatoires et les brevets facultatifs. Les élèves passent ces brevets quand ils se sentent prêts.

Equiper les enfants au monde de demain

« J’ai voulu lors de cette causerie à bâton rompus montrer que cette orientation doit avoir des fondements, des bases dans la préparation que l’on demande à nos enfants dès le premier degré, que vous parents, vous devez penser que cette orientation ne se fera pas à 14 ou 15 ans mais que c’est maintenant que vous la préparez, que vous ne devez pas décider d’avance ce que fera votre enfant – il ne faut pas le condamner trop tôt à faire toujours le même travail. Il faut l’orienter vers un polytechnisme, c’est-à-dire que l’enfant doit aborder tout un tas de pistes, de façon à ce qu’il ait du choix pour pouvoir changer de métier. Dans la société actuelle nous ne savons pas exactement ce que sera demain. Dans cette société si difficile, tellement dure, il faut que nous les équipions pour qu’ils ne se contentent pas de subir cette société qu’ils auront en face d’eux, mais qu’ils s’apprêtent à la dominer. »

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