La classe inversée pour sauver l’école ?

2022. La journaliste du Monde Maryline Baumard[i] imagine l’école de demain, sur les bases de la refondation de l’école prônée 10 ans plus tôt par Vincent Peillon :

« Ce que Clara a vraiment vu se modifier au fil de sa scolarité, c’est la pédagogie. Beaucoup de ses enseignants ont opté pour la « classe inversée ». Les ressources mises en ligne sur Internet, la connexion des classes et surtout la formation des enseignants ont permis cette petite révolution qui a contribué sans doute à laisser moins de jeunes sur le bord de la route. En tout cas, cela a permis de réduire le nombre de « décrocheurs », ces jeunes qui abandonnaient avant le diplôme. Pendant le cours, l’enseignant accompagne les élèves au plus près dans la réalisation des exercices. Il vérifie en direct que la leçon a été comprise, mais le jeune a déjà travaillé le sujet devant sa machine, et comme il sait ce qu’il ne comprend pas, il le demande directement. Fini les cours magistraux où la moitié de la classe s’endormait pendant que l’autre chahutait. C’était l’ancienne école, ça. Clara adore travailler à la nouvelle manière. A la maison, elle a pris l’habitude de traiter seule ses cours devant son ordinateur. Elle découvre les notions nouvelles en visionnant sur l’intranet de son établissement une explication faite par son prof, ou par d’autres, car la ressource s’est enrichie avec le temps… »

D’ailleurs Clara peut accéder à d’autres cours via l’intranet, pas uniquement ceux de son professeur, ainsi qu’à un service public d’aide en ligne offert gratuitement à chaque élève. Perspective heureuse décrite par Maryline Baumard, qui s’appuie en effet sur des expérimentations en cours dans les collèges de France sans qu’elles s’y combinent forcément : les collèges connectés, l’aide aux devoirs en ligne, le développement de la classe inversée.

Pourtant, la perspective nous semble tronquée. Nous souhaitons bien que les élèves soient mieux accompagnés dans leur travail, mais les modèles pédagogiques d’une telle évolution répondent-ils aux enjeux d’apprendre, et d’apprendre mieux. La faute au concept de « classe inversée » ?

Les critiques de la classe inversée

Avec la médiatisation de la classe inversée, des enseignants et des chercheurs ont exprimé leurs doutes voire leur opposition face à ce « nouveau » phénomène. On pourrait résumer les critiques faites à la classe inversée autour de trois points principaux :

La classe inversée fait émerger beaucoup de fantasmes pédagogiques et numériques (génération Y,  mythe de l’autodidaxie…). Bruno Devauchelle constate que « l’idée de mise en ligne des cours est désormais souvent accompagnée de l’idée de suppression du cours magistral au profit d’une médiation pédagogique nouvelle. » Pour l’universitaire et formateur, « derrière un habillage fort convaincant on retrouve en fait le vieux mythe de la machine à enseigner mais contextualisé et enrichi. »

La classe inversée n’est pas forcément adaptée à la réalité de l’école d’aujourd’hui, de ses élèves, de ses professeurs, bien qu’il s’agisse de faire bouger cet état de fait. Pour Bruno Devauchelle, le simple fait que l’analyse de la leçon soit renvoyée aux devoirs du soir pose problème : « D’expérience, avec des adultes, et aussi avec des jeunes, il est courant, lorsque l’on met en place du « travail à la maison », que celui-ci soit fait « à l’arrache », voire pas fait du tout et que l’arrivée en classe se traduise par une simulation (faire croire qu’on a fait le travail).» Cette dimension pose aussi la question des équipements, tant en classe qu’à la maison pour les élèves.

La classe inversée, au niveau pédagogique, ne clarifie pas la relation des élèves aux savoirs et aux apprentissages. Pour André Roux, « il faut se méfier d’un détournement vers l’enseignement frontal à distance ». « Je suis de ceux qui croient que cette forme d’enseignement, si elle ne s’insère pas dans le cadre plus large de séquences d’apprentissages, contenues dans un enseignement stratégique ou, mieux encore, dans le cadre d’un projet, finira par être réductrice à l’extrême. » Jean-Roch Masson, enseignant en CP, et utilisateur de Twitter en classe, aborde un aspect critique complémentaire : « Ce qui me dérange profondément, c’est que cette admiration envers cette idée géniale prouve que notre relation au savoir n’a toujours pas évolué : nous accordons la plus grande importance à la mémorisation des connaissances. » Il précise sa pensée : « Ma conviction est qu’à l’heure du numérique, apprendre doit changer. Il ne s’agit plus de recevoir ou de construire des connaissances, mais de développer des compétences qui permettent d’accéder à ce savoir. »

Ce concept peut apparaître au final comme peu renversant, qui peut agir pour beaucoup d’élèves comme un trompe-l’œil sur le sens des apprentissages et des attendus scolaires, voire même sur le sens de la scolarisation et le rôle du professeur.

Sauvera-t-on l’école avec le numérique ?

André Tricot pose la question dans un article publié dans la revue Sciences Humaines, intitulé « école et numérique : de quoi parle-t-on ?[ii] » Sans y aborder directement le thème de la classe inversée, son questionnement en fait directement écho sur au moins trois aspects :

L’adaptation : « chaque fois que l’on développe une technologie en se disant qu’elle a un gros potentiel en terme d’apprentissage, on ne doit pas oublier que pour exporter cette technologie vers les salles de classe, il faut que la technologie soit compatible avec les élèves de cette classe, avec son enseignant(e), ses tâches, son temps, son espace, ses habitudes de travail, les matériels, ressources, outils disponibles. Le paradoxe est le suivant : plus la technologie est riche, complexe, sophistiquée, et plus le risque d’incompatibilité est grand. »

La  ressource (vidéo) : « les concepteurs de telles ressources confondent souvent « intéressant » (riche, sophistiqué) avec « efficace ». Ils veulent créer des supports qui montrent mieux la réalité, sa complexité que ceux de la génération précédente. Or, en pédagogie, ce n’est pas l’enjeu. Ce que l’on cherche, c’est plutôt un support qui permette aux élèves d’apprendre. » André Tricot, pour démontrer que la vidéo n’est pas le média le plus adapté, prend l’exemple de l’ « effet de l’information transitoire » : «toute information transitoire (vidéo, bande sonore) est inefficace pour faire comprendre une connaissance complexe à des élèves débutants. » « L’idée même de « ressources à disposition des élèves », quelles qu’en soient la qualité et la quantité, me semble n’avoir un rapport que très lointain avec l’apprentissage et l’enseignement. »

Les finalités de l’action pédagogique. « A chaque fois, on a cru moderniser l’école grâce aux nouvelles technologies. Je crois qu’il est temps d’admettre que ce n’est pas une bonne façon de poser le problème. L’école a sans doute besoin d’être plus efface et plus juste. Quand nous saurons faire cela, alors nous saurons en quoi les façons d’apprendre, d’enseigner et d’organiser l’école doivent être modifiées, alors nous saurons seulement quelle technologie, nouvelle ou ancienne, peut apporter cette amélioration. Dans l’attente, nous sommes condamnés à innover un peu au hasard, en essayant quelque chose dans l’espoir que ça marchera, et en nous préparant à être déçus. »

Que faire alors de la « classe inversée » ?

La classe inversée est-elle une pédagogie à part entière ? Nous ne le pensons pas. Ce n’est pas une pédagogie uniforme, mais un dispositif, une organisation de la classe qui s’appuie sur une utilisation des Tic. Le terme de « classe » est en effet préférable, mais même la simple notion de « classe inversée » est plastique. Elle s’apparente d’ailleurs à un concept de marketing pour beaucoup d’acteurs économiques. Nous souhaiterions aborder trois points de tension qu’il nous semble indispensable de résoudre :

La pédagogie en œuvre. Assurément la mise en activité des élèves est au cœur du dispositif avec la volonté de faire des élèves les acteurs de leurs apprentissages, et celle pour le professeur de pouvoir accompagner au mieux la manipulation des concepts grâce aux exercices. Mais les expérimentations menées servent tant les tenants d’une pédagogie explicite que celle d’une pédagogie constructiviste. On peut aussi considérer que l’inversion entre le magistral (le cours) et les exercices peut justifier un modèle transmissif de connaissances et qu’il ne s’agit pas de sortir du modèle qui fait alterner les cours et les exercices d’applications. De même on peut s’interroger pour savoir si ce modèle caractérise une nouvelle façon de faire classe (et non cours) et/ou favorise l’individualisation des apprentissages (est-ce une martingale ?).  Il peut servir à la fois un modèle de classe basée sur la répétition et un entrainement renforcé, ou un modèle basé sur la collaboration entre élèves (les outils numériques peuvent servir aux deux).

Les devoirs et la consolidation des apprentissages. La recherche pédagogique identifie ce qu’on appelle une boucle pédagogique du travail des élèves (Rayou), unissant selon un schéma traditionnel le cours, le travail du soir, la réintégration du travail en classe le lendemain. Sans faire de cette boucle un modèle absolu, l’inversion la modifie. Quelle que soit la nature et la place accordée aux devoirs, la « classe inversée » ne clarifie pas de manière évidente la place faite aux activités de découverte d’une notion, de manipulation, de consolidation, qui permet d’asseoir un savoir et de développer des compétences. On peut pratiquer la classe inversée sans répondre à cet enjeu des apprentissages. N’est-il pas plus exigeant de renvoyer au travail du soir l’apprentissage des leçons ? Répond-on ainsi à l’exigence de limiter voire de cesser d’externaliser le travail pédagogique ? Ne risque-t-on pas au final de développer les inégalités entre les élèves capables de se saisir de cette pratique et les autres ? N’oublions pas l’origine universitaire de la « classe inversée », qui s’adresse donc, initialement, à des étudiants autonomes.

Le rôle du professeur. Les professeurs deviendront-ils des producteurs multimédias ? La possibilité technique permet aujourd’hui à certains de le faire, faisant valoir des compétences multiples. Mais tous les professeurs ne seront ni capables ni désireux de le faire. Rapidement, et c’est déjà en grande partie le cas, les vidéos pédagogiques se multiplieront et émaneront de « producteurs » divers : enseignants, éditeurs scolaires et non scolaires, privés ou publics… Le développement de la Khan Academy est significatif de ces nouveaux modèles d’édition pédagogique qui émergent et ambitionnent de révolutionner l’éducation. Quelles que soient les vidéos utilisées, leur bienfait sera à démontrer. Juste un exemple, avec cette vidéo conçue par le CNDP, expliquant ce qu’est l’Antiquité. A qui elle est destinée, le message est-il adapté, les illustrations servent-elles le discours ou le perturbent-ils ? Pour citer de nouveau André Tricot, le rôle de l’enseignant est de  « susciter le questionnement et de créer le scénario pédagogique », la motivation également, en s’appuyant sur des supports qui permettent aux élèves d’apprendre. Un des aspects les plus masqués avec la classe inversée est celui de l’éducation aux médias et le développement des compétences informationnelles des élèves. Or ici, le média support de l’apprentissage sera-t-il interrogé s’il incarne de manière « autoritaire » la leçon (car conçue ou certifiée par le professeur) ?

Cet article n’est pas un appel pour que la classe inversée s’inverse de nouveau, ni pour que les expérimentations cessent. Il s’agit principalement ici d’écarter à la fois le rejet systématique et la fascination pour la « classe inversée ». Les expérimentations élargissent le champ des possibles concernant les usages du numérique, les optimisent. Sur le terrain, en France, des professeurs pratiquant la « classe inversée » n’ignorent pas les limites ou les questions qu’elle pose (voir nos billets sur les expérimentations menées par des professeurs d’histoire-géographie) et tentent d’annihiler les effets potentiellement pervers.  Dans la classe d’Adeline Collin, la phase de consolidation est ancrée dans la classe. David Bouchillon, professeur d’histoire-géographie en collège, associe cette pratique à une pédagogie objectivée, mettant en place des plans de travail. Conscient que tous ces élèves ne peuvent utiliser Internet à la maison, il leur permet de travailler les leçons au collège. De même, les supports de travail à la maison ne sont pas systématiquement des vidéos, mais parfois tout simplement le manuel. Le concept de « classe inversée » subit dans les faits de fortes distorsions chez leurs utilisateurs, les professeurs, en fonction de l’équipement, de contraintes locales mais aussi de leurs convictions pédagogiques.

Conclusion

La « classe inversée » (concept médiatiquement efficace) est bien nommée, car elle suggère une rupture tout en se référant au modèle transmissif,  et elle est également porteuse car chaque professeur désireux d’optimiser son usage du numérique peut s’y retrouver. Mais elle ne résout en soi aucun des enjeux scolaires, pédagogiques et éducatifs qui se posent actuellement. A travers les expériences décrites, nous y voyons plutôt un mode d’intégration pédagogique renforcée des Tic, qui unit les temps et espaces des apprentissages pour les élèves.  Dans 10 ans, que sera-t-il advenu de la classe inversée ? Revenons-en à Clara, la collégienne de 2022. Si tous les soirs Clara travaille la leçon pour préparer la prochaine séance de classe inversée, sa semaine ressemblera rapidement à un enfer et la dose de travail risque d’être proprement colossale. De même la mise à disposition de ressources d’apprentissage variées ne garantira pas leur acquisition. Il est plus à souhaiter que les conditions d’enseignement au collège auront évolué, donnant plus de temps et plus de sens aux apprentissages, mettant à plat la nécessité de construire les apprentissages dans la durée, avec l’accompagnement idoine (numérique ou pas). Le numérique est à la fois un outil adéquat pour cela, tout autant qu’un média à interroger pour affronter le monde actuel. On peut souhaiter à Clara des usages plus variés du numérique, car il est peu probable qu’un usage massif de la « classe inversée » ne résolve la question de sa motivation, de ses apprentissages, de sa réussite.


[i] Maryline Baumard, l’école : le défi de la gauche, Plon, 2013, p.189-190.

[ii] http://www.scienceshumaines.com/ecole-numerique-de-quoi-parle-t-on_fr_31353.html, consulté le 17 septembre 2013

Liste des articles utilisés pour la partie « critique de la classe inversée » sur ce pearltree : http://pear.ly/bUQkj

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4 réponses à “La classe inversée pour sauver l’école ?

  1. Pingback: La classe inversée pour sauver l’école ? | neottia nidus-avis·

  2. Je vous invite à lire le récit complet … de l’expérience que je mène :
    https://sites.google.com/site/classe130/home/classe-inversee
    Aujourd’hui, Clara passe au moins une heure à la maison sur ses devoirs. A l’avenir, il est souhaitable que le travail personnel (différent des devoirs) soit fait dans un collège à l’organisation repensée. En attendant, les tenants de la classe inversée tentent autre chose, il me semble que le bilan est encore à faire alors que celui de la forme traditionnelle de la classe est fait depuis longtemps.

  3. Il fallait bien s’en douter que les classes inversées allaient faire la une quand il s’agirait de rattraper un tel décalage entre nos étudiants et enseignants.

    Il y a plus de 10 ans j’évoquais l’enseignant comme un facilitateur d’apprentissages avec les TIC et les documentalistes comme des architécaires intégrant ces apprentissages.

    Je parlais même de passer des TIC aux TIC (Tecnologies de l’Intelligence et de la Connaissance)

    Pour moi la classe est inversée depuis 2002 où j’ai appliqué dés cette époque le concept d’amphi actif avec mes étudiants.
    Si il n’y avait pas de vraies plateformes à cette date, sachez que déjà en libre accès ,avec des prothèses cognitives, on pouvait pour les plus battants avancer avec nos jeunes. !!
    Tout au long de ces années mes pratiques, bien que souvent travaillées dans l’ombre ont été critiquées parfois avec la peur pour certains de perdre le pouvoir du savoir.

    J’ai eu raison de croire que tout allait changer car aujourd’hui je suis prêt !!!

    Alors, flni de parler de classes inversées tout le temps.
    Ce ne sont pas les plateformes qui changeront la donne car elles ne créent pas souvent les bonnes interactions.
    Observez vos élèves, rentrez dans le flux de leurs pratiques car c’est là je pense que se trouve la seule échappatoire à la course au décalage et aux effets de mode qui remplissent aujourd’hui les projets d’innovation pédagogique.

    La meilleure plateforme c’est vous !!

  4. Pingback: L’Histoire pour donner du sens à l’existence | Histoire de bloguer·

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