Prof, un métier menacé ?

À peine entamée, l’entreprise de grande déprime menace déjà les meilleures des résolutions. Dans ce concert médiatique, la palme revient sans doute à « Télérama » (31 août 213), le magazine de la salle des profs. En Une, de profil face au tableau vert, le visage d’un enseignant mâle cravaté (l’archétype dominant sans doute) s’efface comme de la craie brossée. Le titre est affirmatif : le métier d’enseignant est menacé.

Soit. Les indices existent après tout. Cette assertion est étayée par l’analyse de la situation actuelle : la formation est décimée (« Télérama » souligne tout de même qu’elle est rétablie), mais on regrette que les concours de recrutement évoluent pour évaluer des compétences professionnelles, qui vont faire baisser le niveau académique des recrutés.

Une autre histoire de ce qui pourrait menacer les profs

Les profs n’ont pas le moral, sont mal payés, les parents se mêlent de tout, et prétendent même avoir leur mot à dire pour l’orientation de leurs enfants. De refondation il ne reste qu’une vaste illusion, un mirage ou un trompe-l’œil. Les enseignants sont déçus et ont le moral dans les chaussettes.

On n’échappera pas au cliché qui vise à dénoncer l’individualisme rampant des jeunes professeurs jugés par leurs aînés. Il en est de ces jeunes collègues comme des élèves et on se demande comment une génération si vertueuse a pu engendrer de tels « asociaux ». L’évolution du métier est jugée à l’aune d’une représentation mythique de la IIIe République.

Pour preuve, en conclusion de l’article, une solution apparaît pour sortir du marasme : il nous faut les « hussards noirs du XXIe siècle », pour tirer les enfants des ghettos, grâce à la transmission des connaissances.

Autant dire qu’à cette jauge-là, de tels articles ont encore un bel avenir. Le titre est d’ailleurs trompeur : ce n’est pas ici le métier de prof qui est menacé mais les idées reçues que véhicule un tel dossier. Rien de prospectif.

Alors – sans prétendre à l’exhaustivité mais en me référant à d’autres articles de rentrée – voici une autre histoire de ce qui pourrait menacer les profs aujourd’hui et demain.

L’école à la maison : une tendance lourde ?

« Selon le ministère de l’Éducation nationale, 978 enfants étaient instruits en famille (sans cours à distance) en 1999, un chiffre qui grimpe à 1883 en 2008, puis à 3297 en 2011. Et il est vraisemblablement sous-estimé. « Nous observons de plus en plus de parents qui ne se déclarent pas pour éviter les contrôles », témoigne Bernadette Nozarian, de l’association Les Enfants d’abord, qui promeut l’instruction en famille ».

L’article du « Monde », « L’école hors circuit », présente l’itinéraire de familles qui souhaitent pour leurs enfants une éducation informelle, alternative, moins contrainte que celle proposée à l’école. Le « Homeschooling », mouvement né aux États-Unis, se développe en France. Si les chiffres paraissent marginaux face aux 12 millions d’écoliers, collégiens et lycéens, on peut aussi s’interroger face à un phénomène puissant en France, le décrochage scolaire, multi-forme.

Au-delà de l’élève déscolarisé, ce sont aussi ceux qui fréquentent de manière discontinue le cadre scolaire. Au collège, mais aussi en lycée professionnel, la gestion des élèves absentéistes est une sinécure, d’autant que les mécanismes de sanction ne facilitent pas le retour des élèves en classe. Le mal est profond pour beaucoup d’élèves et de familles qui ne comprennent pas l’intérêt de l’école.

Mais plus largement, beaucoup d’enfants souffrent à l’école pour des raisons diverses et qui n’incombent pas d’ailleurs uniquement à l’institution. L’école enfin, malgré la loi de 2005 sur l’inclusion scolaire, peine à accueillir les enfants porteurs de handicap. Au final, les raisons pour lesquelles un enfant ne vient pas en classe sont nombreuses et relèvent de situations subies ou de motivations différentes. L’école parviendra-t-elle à jouer ce rôle essentiel de creuset républicain ? [1]

Le numérique, une menace ?

Le phénomène du « homeschooling » est facilité par le numérique. L’institution scolaire contribue elle-même à la mise à disposition de contenus pédagogiques, à l’image du CNED qui propose en ligne des cours qui vont de l’école au lycée. Les institutions culturelles comme les musées font de même.

Les ressources vidéos pour l’enseignement se multiplient et échappent aujourd’hui à l’offre marchande classique adressée aux enseignants. Les éditeurs scolaires traditionnels s’adressent également directement aux parents dorénavant pour leur vendre des manuels scolaires « enrichis » et l’idée qu’ils accompagneront mieux ainsi la scolarité de leurs enfants.

Le numérique introduit une horizontalité dans l’accès aux savoirs – et même au contenu pédagogique – qui permet de zapper les intermédiaires traditionnels des savoirs scolaires, et leur maillon principal, l’enseignant. Les scénarios du futur ne cessent de se dessiner. Vousnousils rapporte ainsi :

« Selon TeachThought, en 2028, les écoles actuelles seront devenues minoritaires, concurrencées par de nouveaux modèles d’enseignement. Elles ne seront plus simplement supplantées par l’e-learning, le blended learning, ou les plates-formes de cours en ligne, mais également par des formes innovantes d’apprentissage comme les mondes virtuels ».

Cet article n’est qu’un exemple parmi d’autres de la menace que ferait porter le numérique sur l’école. Pour certains prophètes, c’est l’évolution logique des formes d’apprentissage permises par le fabuleux développement du numérique. Pour d’autres, c’est un vœu pour ouvrir de nouveaux marchés. Un débat existe encore en France pour savoir si l’école doit être connectée – ou non. Cette déconnexion viserait à protéger l’institution des dérives et des dangers du numérique.

Pour nous, l’école doit au contraire se saisir du numérique car celui-ci devient tout simplement incontournable dans nos sociétés. Le danger pour l’école serait surtout de manquer ce virage. [2]

L’école, un marché ?

Le développement du numérique met en évidence le champ de pression économique sur l’école. De nouveaux acteurs privés projettent leurs futures marges sur l’école. Mais à y regarder de plus près, cette logique de marché s’immisce au cœur même de l’école. C’est François Dubet qui avertit :

« Si l’on ne fait rien, je pense que le fonctionnement de l’école publique se rapprochera de celui d’un marché. Et, dans ce cas, les élèves faibles et défavorisés y croiront moins encore, pendant que les industries culturelles offriront des alternatives éducatives dont on peut tout craindre ».

Et si c’était déjà le cas ? Pour d’autres sociologues comme Agnès Van Zanten, « les marchés scolaires » existent et ses principes sont en place : les parents entendent choisir l’établissement de leurs enfants, les établissements sont en concurrence et élaborent des offres pédagogiques concurrentielles. Ce mécanisme a été parfaitement démontré par François Baluteau concernant les options, qui conduisent à l’instauration de filières cachées dans un collège qui se veut unique.

« Les résultats statistiques établissent une différenciation selon la composition sociale des collèges. Plus le collège est favorisé socialement, plus la diversification des enseignements est faible et spécialisée dans l’excellence ».

Le plus troublant est que cette différenciation de l’offre scolaire est justifiée elle-même par les cadres administratifs qui entendent dorer le blason de leur établissement. Jouant pleinement le rôle de la concurrence, les collèges sont hiérarchisés par l’offre scolaire optionnelle. Pour l’auteur, c’est simple, « le collège unique n’existe pas » ! [3]

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Cet exemple des options au collège illustre par ailleurs les contradictions qui pèsent sur l’école. Elle doit proposer à tous les élèves des contenus exigeants pour leur réussite mais rapidement des stratégies cachées favorisent la réussite des uns face aux autres.

Elle doit accueillir l’ensemble des enfants de la République, mais aussi distribuer les places à l’issue de cette scolarité. Elle doit être bienveillante, mais elle organise le tri des élèves dans un système compétitif.

Elle doit assurer l’égalité des chances mais elle augmente en réalité les inégalités sociales. Elle doit être équitable mais elle donne de fait plus de moyens aux élèves qui sont déjà favorisés. Les attentes et les pressions contradictoires envers l’école la fragilisent. Les enseignants eux-mêmes sont plongés au cœur de ces contradictions.

Ces constats nous conduisent à nous interroger sur les fondements même de notre institution scolaire. C’est ce que défend Vincent Peillon avec l’idée de « refondation » (il ne s’agit pas tant de légitimer cette action que de la situer comme telle, le ministre parlant souvent de la nécessité d’un redressement moral).

Pour François Dubet, « nous aurions donc intérêt à nous donner des objectifs modestes et des moyens pragmatiques de les atteindre. Nous ne pourrons pas éternellement faire des promesses que nous ne tenons pas ». Sous peine de disparaître ?

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Notes

Si l’on se contente de reprendre les trois menaces identifiées dans l’article, nous pouvons avancer ces idées :

[1] De faire de la lutte contre le décrochage scolaire, et pour l’accrochage, une priorité. L’école doit être plus ouverte et plus accueillante. Les pédagogies doivent être plus diversifiées, moins uniformes donc, et plus individualisées. Loin de se concentrer sur les seuls élèves en difficulté scolaire, ce changement profiterait à tous par l’amélioration conséquente du climat scolaire.
[2] L’école doit se saisir du numérique. A rebours d’une idée qui voudrait que les connaissances désormais accessibles à tous via Internet sont une menace pour l’enseignement, il est probable que le rôle de l’enseignant n’a jamais été aussi utile dans la construction de ces connaissances. Seulement sa palette de compétences doit s’élargir pour dépasser le stéréotype de la seule transmission du savoir. Par ailleurs le numérique ne règle en rien les problèmes pédagogiques, les questions sur les démarches d’apprentissage, mais il nous oblige à rebattre les cartes des finalités de l’enseignement.
[3] Stabiliser la carte scolaire et unifier l’offre pédagogique, de l’école aux lycées, est une nécessité pour éviter le développement d’un marché scolaire toujours plus concurrentiel. Il ne s’agit pas d’annihiler tout effet de recherche de la performance et de la réussite scolaire, ni même de proposer un enseignement uniforme, mais de contrôler les effets néfastes de cette compétition généralisée. De même pour assurer la réussite de tous les élèves, il est nécessaire de les évaluer, mais est-ce nécessaire de les comparer en permanence ?

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