Le permis Internet en CM2, dérives dans l’éducation nationale

permis internetDes élèves de CM2 d’une école de l’Essonne vont passer un « Permis Internet », dans le cadre d’une campagne qui va devenir nationale et qui ambitionne de toucher à terme tous les enfants de 9 à 11 ans en France. Une bonne initiative ? A priori, oui. Seulement, ce “dispositif” créé par la gendarmerie nationale et Axa n’est en rien pédagogique. Plus grave, il empiète gravement sur les compétences et prérogatives de l’Education nationale en détournant le principe des partenariats.

Le permis, un “programme pédagogique”…

Voici la présentation faite par le dossier de presse :

Le Permis Internet pour les enfants est un programme pédagogique de responsabilisation des enfants et des parents pour un usage d’Internet plus vigilant, sûr et responsable. Son principe : faire passer aux élèves de CM2 leur Permis Internet. En CM2, les enfants s’apprêtent à entrer au collège, les usages et les risques augmentent, c’est le bon moment pour les préparer. La Gendarmerie nationale et l’association AXA Prévention unissent leurs forces et leurs expertises en matière de protection et de prévention contre les risques sur Internet en initiant, ensemble, ce programme pédagogique à destination des 9 – 11 ansLe Permis Internet pour les enfants est mis en place dans les classes par les enseignants pendant le temps scolaire. Déployé dans le cadre des actions de prévention conduites par la Gendarmerie nationale, ce programme clé en main, dont la mise en oeuvre fédère enseignants, familles et maires, est intégralement financé par AXA Prévention.

Cette initiative conjointe de la gendarmerie nationale et d’Axa applique le principe de la prévention et de la formation face aux nouveaux dangers de l’Internet. Les parents d’élèves et les professeurs sont en effet souvent démunis et sont demandeurs de réponses et d’outils appropriés. L’idée d’un permis est sécurisante puisqu’elle vérifie la connaissance de règles de conduite pour autoriser la pratique, comme le permis de conduire.

Le projet développe l’analogie avec la rue : “Il n’y a aucune raison de faire sur Internet, ce que l’on ne ferait pas dans la rue.” “Si avant de laisser circuler un enfant seul dans la rue, on lui apprend les règles de prudence indispensables (circulation routière, mauvaises rencontres, incivilités…), sur Internet, c’est la même chose. Avant de laisser un jeune utiliser Internet seul, il est indispensable de s’assurer qu’il a assimilé les règles élémentaires de vigilance, de civilité, et de responsabilité sur Internet.”

Difficile de lutter contre cette idée en apparence bienveillante.

…ou est-ce un programme publicitaire ?

Pourtant, la fréquentation du site Internet officiel “Axa Prévention” ne laisse que peu de doutes sur l’autre nature de ces intentions bienveillantes. L’objectif n’est pas uniquement de faire de la prévention, mais bien de proposer in fine des produits commerciaux qui dépassent largement le seul cadre de la protection des enfants.

Comment cela est-il possible dans l’Education nationale ? Le site nous fournit des explications sur le déploiement de cette opération :

“A partir de décembre 2013, les gendarmes des 38 Brigades de prévention de la délinquance juvénile (BPDJ) se déplacent dans les écoles pour lancer l’opération. Ces gendarmes, experts de la prévention en milieu scolaire, dispensent une sensibilisation en préambule de la formation. Ils remettent ensuite aux enseignants le kit pédagogique complet pour qu’ils prennent le relais de la formation.”

  • Primo : les BPDJ sont partenaires de l’éducation nationale dans le cadre d’un accord entre les ministères de l’Intérieur et de l’Education nationale
  • Deuxio : Axa possède une association loi 1901, “Axa Prévention”, depuis 1984, qui lui permet de développer un partenariat avec la gendarmerie nationale.
  • Tertio : Axa propose à la gendarmerie une action qu’elle financera entièrement, mais déployée par la gendarmerie. Cependant, un représentant d’Axa sera systématiquement présent à la remise du permis, en présence des parents.

Au final, une entreprise privée intervient indirectement dans les écoles, “sur des heures de cours” (payées par l’Etat), en profitant d’un partenariat liant deux ministères… Ministère de l’éducation nationale qui a lui-même sa propre politique, et ses propres outils, pour développer chez les élèves, de la maternelle au lycée, un internet responsable, et lutter contre le cyber-harcèlement.

Un permis qui n’a rien de pédagogique

Mais cette action intervient directement sur du contenu “pédagogique”. On dépasse ici largement le simple cadre de la prévention. Jusque là, la gendarmerie et la police intervenaient essentiellement sur des actions de sécurité routière, ou de rappels à la loi. Avec Internet, c’est un nouveau volet de prévention qui s’ouvre actuellement, qu’occupaient par ailleurs des associations jusque là (comme Calysto par exemple).

Néanmoins, dans le cas présent, cette intervention prend place sur un champ précis du curriculum scolaire, qui est formalisé par le B2i. Celui-ci doit être validé à son palier 2, dans le socle commun, en CM2.

Face à la nouveauté et parfois à la violence des problèmes liés à Internet s’est développée largement une pédagogie par “la peur” qu’illustre ce permis. S’il est nécessaire d ‘informer et de former les élèves à ces questions des dangers présents sur internet, il faut également leur montrer les côtés positifs de la mutualisation et du travail par le web. Par exemple via les échanges entre twittclasses, où les élèves ne se connaissent pas, on retrouve l’idée des échanges de lettres avec validation des enseignants. Cela montre la nécessité d’un accompagnement dans les usages.

Par ailleurs, le site faillit dans la rigueur nécessaire au développement des connaissances et des compétences par les élèves. La définition des “réseaux sociaux” par la vidéo sur le site d’Axa dit que “ce sont des sites qui permettent de rassembler tous ces amis”. La nécessité d’un apprentissage par les notions est importante, y compris dans le cadre d’une éducation aux risques. Un réseau social, ce n’est pas un site, c’est un ensemble de relations. Dans la vie quotidienne, les élèves appartiennent à plusieurs réseaux : la classe, le club de foot, la chorale…. Twitter et facebook sont des outils de réseautage social, ce ne sont que des plateformes numériques qui permettent de se créer un réseau numérique. La définition donnée par Axa est donc impropre et sous-entend déjà des usages déterminés. Il est nécessaire de travailler sur cette question centrale des usages, des traces et de l’identité numérique qui ne doit pas être seulement une collection de traces subies mais une réelle présence assumée et construite. Ne pas faire ce travail de réflexion autour des notions et des usages “positifs et assumés”, c’est risquer de faire passer nos élèves et l’école à côté du numérique. En bref, éduquer à l’internet et au numérique s’inscrit dans un temps pédagogique long, attaché à une vraie éducation à la culture informationnelle dès le primaire.

Selon le site de la gendarmerie nationale, “Un permis Internet sera enfin remis à chaque élève “afin de marquer son engagement solennel à être un internaute responsable. Le tout devant le Maire, les enseignants, les gendarmes et les parents.” Ce n’est pas éduquer, ni vérifier des compétences c’est “faire promettre”. Or nous sommes là pour éduquer les élèves, les accompagner et soutenir leurs parents par pour leur apprendre des réponses attendues non-intégrées. On peut parfaitement connaître les consignes de sécurité sans avoir du tout compris l’importance qu’elles ont et donc sans avoir aucune intention de les respecter. C’est cela qui rend nécessaire cet “engagement” inapproprié qui rassurera parents et enseignants et en cas de problème, renverra l’enfant à sa propre responsabilité alors qu’il n’aura pas été efficacement accompagné par les adultes qui doivent le faire. Un moyen de dédouanement général à peu de frais sur le dos de nos élèves ? Ici le rôle des enseignants se limite à passer des dvd, tout est “clé en main”… Le dossier de presse présente ainsi le rôle de simple exécutant joué par le professeur :  “L’apprentissage avec l’enseignant : L’enseignant dispense la formation en 3 à 4 séances de 45 minutes environ chacune grâce au DVD fourni dans le kit et au code remis à chaque élève.”

Enfin, ce permis n’est est pas un, sauf à considérer que les termes ou les certifications n’ont  pas de sens :

  • l’analogie avec l’apprentissage de la route ou de la rue n’est pas viable. Le permis autorise là où il sera en permanence nécessaire d’accompagner tout en apprenant à faire confiance.
  • le permis ne certifie rien, contrairement à l’ASSR ou au vrai permis de conduire. c’est une sensibilisation aux risques d’Internet dans lesquels les parents sont associés.
  • Si on pousse l’analogie avec le permis de conduire, cela revient juste à apprendre le code (un code biaisé), et certainement pas à conduire. Pourtant, l’opération revendique l’idée de la conduite accompagnée : on ne voit pourtant cet accompagnement nulle part, sauf renvoyé par la charte à la responsabilité des familles.
  • il s’interfère complètement avec le B2i et avec les actions déjà mises en place par l’Education nationale.

Internet, ça s’apprend !

Nous voudrions pour terminer adresser quelques recommandations pour former les élèves à un usage responsable d’Internet, qui répondraient directement d’une part aux objectifs du permis Internet, d’autre part aux dérives de ce type de dispositif :

  • Intégrer dans les projets d’école et projets d’établissements des actions de sensibilisation aux usages du numérique, par des réunions d’échanges et d’information, y compris sur les dangers liés à Internet. Ces actions réuniraient parents et personnels d’éducation, et prendront appui sur des projets pédagogiques.
  • Renouveler le B2i, dans le cadre de la refonte du socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Ses items déconnectés et son mode de validation négligent les objectifs de formation globale. L’usage du numérique doit être pleinement associé aux séquences pédagogiques dès le primaire. Il s’agira de développer des réelles compétences info-documentaires chez les élèves.
  • Dans le cadre de la liaison école-collège, qui a été renforcée par la loi d’orientation (cycle commun, conseil école-collège), développer une validation progressive des compétences des élèves, via notamment l’action de formation des professeurs documentalistes des collèges. Les conseils école-collège peuvent prioriser les actions de formation sur ces questions, qui concernent également compétences civiques et sociales, de même que l’autonomie (compétences 6 et 7 du socle commun).

Sur “école de demain”, nous avons depuis longtemps plaidé pour un développement responsable et déterminé des usages d’Internet. Notre dossier éduquer au web 2.0. illustre les nombreuses actions et initiatives des professeurs, de l’école aux lycées.

Pour conclure, ce permis est à notre sens en parfaite contradiction avec la volonté de faire entrer l’école dans l’ère du numérique. Les écoles vont-elles se contenter de ce permis pour éduquer au numérique ? C’est une mauvaise solution de facilité, qui aura des effets pervers. Les élèves n’y développent pas de compétences car l’action de formation se focalise sur la prévention des dangers. Ce genre de dispositif prend place sur les failles même de l’éducation nationale, dont une partie des missions est prise en charge par des prestataires extérieurs dont certains ont des intérêts privés. C’est un “programme pédagogique” qui a pour objectif d’être dispensé à tous les élèves de CM2, décidé en dehors de l’éducation nationale : le partenariat lie uniquement Axa et le ministère de l’Intérieur. C’est une atteinte sérieuse à l’autonomie et aux compétences de l’éducation nationale.

Quelques liens pour en savoir plus :

http://pear.ly/cANMb

Le site internet officiel : http://www.permisinternet.fr/

Anthony Lozac’h, Stéphanie de Vanssay

16 réponses à “Le permis Internet en CM2, dérives dans l’éducation nationale

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  4. J’avais été contacté par axa il y a 2 ans à ce propos… J’ose croire que derrière la pub et les constats fort alarmistes de l’article, il y a quand même une volonté de bien faire. Comparer Internet à la rue est souvent très clair pour ceux qui pensent qu’Internet n’est qu’un repaire du pire de ce qu’on peut trouver sur terre…
    De plus, tout comme la route, conduire s’apprend dans le temps. Certes donner le permis ne suffit pas, il est nécessaire de rouler pour prendre des automatismes, pour trouver des raccourcis… et parfois, un bon GPS ou une piqûre de rappel sur les règles est nécessaire.

    Le seul regret que j’ai, éventuellement, dans ce genre de démarche, est qu’on cherche plus à réglementer le Net qu’à en éduquer des usages. Mais je suis convaincu qu’on peut faire l’un et l’autre pour les plus jeunes.
    Et je rejoins votre rejet de la « pédagogie par la peur », malheureusement déjà bien ancrée dans la génération des parents actuels (ça change depuis 2 ou 3 ans).

    Quant à l’implication d’entreprises dans l’école publique, j’y suis totalement favorable, à condition que ces partenariats soient pluriels. Cela se fait dans beaucoup de pays, et tout le monde à y gagner… Prendre en exemple ce que fait Microsoft envers le numérique, ou Lego dans certains pays.

  5. Microsoft est certainement le pire exemple de lobbyiste dans l’éducation et favoriser des techno fermées pour enfermer les étudiants dans son système est plus que « regrettable » (pour être poli). Lego n’a rien à voir, c’est un système créatif qui plus est, il me semble, passé dans le domaine publique. Laisser une entreprise dicter ses lois au sein de l’école, c’est lui assurer de la visibilité pour promouvoir ses offres, et au final lui donner du poids pour les avantager au détriment des autres. Lui donner du poids, c’est lui permettre de dicter ses choix. Dans ce cas, faisons aussi de la pub pour McDo à l’école… SI c’est pour faire en sorte que l’école devienne une zone publicitaire, non neutre, on court vers une éducation dédiée uniquement à la consommation.

    Enfin, Internet n’est pas la rue et n’a clairement pas les mêmes règles. “@AXAFrance: « Il n’y a aucune raison de faire sur internet ce que l’on ne ferait pas dans la rue »!” Comme quoi ? Télécharger une voiture ? Un véritable amalgame qui tend à vouloir prendre les enfants et les adultes pour des abrutis et ça marche, puisque derrière les inconnus se cachent forcément des pedonaziterroristes. L’éducation par la « peur de l’autre » est débile, surtout derrière un écran et encore plus dans une bibliothèque universelle virtuelle. Je vous encourage à lire ma correction au questionnaire.

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  7. Ben quoi, c’est normal, quand on a des alarmes ou des assurances ou une dictature à fourguer, le plan de vente c’est toujours de foutre les chocottes aux clients qui une fois bien chauffés accepteront de gober n’importe quoi. Rien de nouveau sous le ciel de la manipulation. Enfin si, accepter ce genre de plan au niveau de l’éducation nationale en dit long sur l’état de notre gouvernement.

    • Bon, je vous rassure, selon nos informations l’éducation nationale n’a pas été associée à ce projet qui est contraire à la philosophie de ce qui est engagé en termes d’éducation au numérique, mais mise devant le fait accompli. Il devrait donc y avoir des consignes données aux DASEN pour que ce Permis Internet ne rentre pas dans les écoles… À néanmoins suivre de très près !

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