Discipline vs Pédagogie ? Le cas des professeurs documentalistes

« Faut-il considérer comme un changement positif le fait que les professeurs -documentalistes soient désignés comme « professeurs de la discipline de documentation », dans le projet de décret portant sur le statut des enseignants soumis le 27 mars prochain au CTPN ? »

medium_345712329La question est posée par Jean-Pierre Véran, IPR EVS, sur son blog dans un post intitulé : « Professeurs de la discipline de documentation : avancée ou trompe-l’œil ?  » Il y dénonce une fausse avancée calquée sur un modèle disciplinaire dépassé et opposé à la spécificité des professeurs documentalistes. Il illustre son argumentation à partir d’une citation du SE-Unsa. Nous reviendrons dans cet article* sur quelques divergences de points de vue, mais tout d’abord sur un important contresens :

« C’est la première fois que, dans un projet de texte officiel, il est fait référence aux « professeurs de la discipline de documentation » et non pas aux « professeurs-documentalistes ». Le SE-UNSA, par exemple, souligne comme une avancée le fait que « la qualité de « professeurs de la discipline de documentation » est inscrite noir sur blanc ». »

Il est dommage que l‘expression du SE-Unsa ait été sortie de son contexte, et que la source n’ait pas été citée** :

« La qualité de « professeurs de la discipline de documentation » est inscrite noir sur blanc. Terminés les personnels « chargés de fonctions de documentation » mentionnés dans le décret de 1980. Le CAPES de Doc est reconnu comme tel. »

Voilà en quoi cette formulation nous semble un net progrès. Elle ne s’oppose en rien à la qualité de « professeur documentaliste » dans les textes statutaires puisque cette référence n’existe pas dans ces décrets datant d’avant la création du Capes de documentation.

 

Reste qu’il est tout-à-fait possible, de réfléchir et de critiquer cette appellation et les conséquences qu’elle pourrait avoir sur le métier.

Jean-Pierre Véran avance que créer une discipline de documentation est une vielle recette, sans doute pas la mieux adaptée à la spécificité des professeurs documentalistes. Sur ce point le projet de décret même ainsi formulé n’engage pas parfaitement l’avenir, car les clés des programmes (et de leur forme) sont pour l’heure au CSP :
• Est-il possible de développer les compétences informationnelles des élèves, qui s’inscriraient dans un référentiel, et notamment dans le socle commun ? Nous le croyons.
• Est-il nécessaire et pertinent de créer dans les emplois du temps un enseignement calqué sur les autres disciplines, c’est-à-dire doté d’un horaire/semaine régulier ? Nous ne le pensons pas.

D’autres formules sont possibles, notamment celui d’un enseignement modulaire basé sur une progression par cycle, avec une forte liberté de mise en œuvre de la formation au niveau des établissements. La culture de l’information et des médias, si elle relève effectivement d’une approche interdisciplinaire, doit s’appuyer sur l’expertise d’enseignant des professeurs documentalistes. A l’heure actuelle, divers enseignements ou parcours (l’ancien PDMF, l’histoire des arts…) sont mis en œuvre mais leur viabilité repose uniquement sur la bonne volonté de quelques professeurs. Les parcours et enseignements interdisciplinaires doivent avoir des bases plus solides si on considère qu’ils ont de l’importance.
La formation des élèves nécessite du temps et la possibilité de travailler avec des collègues. Or, selon une enquête récente menée par le SE-Unsa*** auprès des professeurs documentalistes, ces conditions sont très souvent déficientes. Aussi, les collègues réclament-ils massivement le fait d’établir un « programme » d’information documentation, d’inscrire des compétences info-documentaires spécifiques dans le socle commun, et de consacrer un temps inscrit à l’emploi du temps des élèves. Ces demandes ne signifient pas pour autant un modèle disciplinaire daté, transmissif, sclérosé qui nierait la spécificité des professeurs documentalistes.
Pour le SE-Unsa, valoriser les compétences info-documentaires par leur inscription dans un référentiel, dans une approche curriculaire, se saisir d’espaces et de temps de formation pensés et intégrés à la vie des établissements, et donc qui existent réellement, sont des conditions indispensables à leur mise en œuvre, sauf à nier les problèmes largement partagés par la profession ou à vouloir détourner les missions des professeurs documentalistes.
Jean-Pierre Véran oppose à l’émergence d’une discipline de documentation une vision du métier tel qu’il s’exercerait actuellement qui nous semble idyllique :

« 3/ Alors que la démarche de refondation suppose une refondation pédagogique, il semble ici que soit à l’ordre du jour la restauration du modèle exclusif du maître d’une discipline, alors que justement le professeur-documentaliste, dans la réalité de son travail, est le prototype d’un modèle nouveau de professeur, dont l’expertise en matière d’information et de ressources est essentielle à l’ensemble de l’établissement et dont la valeur ajoutée pédagogique tient au fait que, justement, il n’est pas porteur d’une discipline corsetée dans un programme, mais porteur d’une posture pédagogique, adossée à une solide culture de l’information et des médias, propice à l’accompagnement, au développement de l’autonomie et de l’initiative des élèves. Cette liberté pédagogique lui permet de travailler en collaboration avec les professeurs de discipline, de créer les ponts qui manquent si souvent dans les apprentissages segmentés proposés aux élèves. »

Si nous partageons les objectifs et les modalités d’intervention des professeurs documentalistes, force est de constater que le modèle actuel n’est pas satisfaisant. Le professeur documentaliste serait comme un « prototype d’un modèle nouveau de professeur », expert, pédagogue, solidement et capable de relier les savoirs, mais dans les conditions actuelles, ce modèle risque bien de ne rester qu’une chimère…
Il est possible de faire évoluer les disciplines et l’enseignement si on ne les enferme pas justement dans des modèles dépréciés et caricaturés comme nous le lisons dans le post. Par ailleurs la recherche et les travaux en didactique de l’information-documentation récusent justement le modèle du « cours » magistral, et cherchent à faire construire aux élèves leurs savoirs, à leur faire acquérir des compétences, à travers par exemple une approche par situations problèmes.

L’évolution des textes réglementaires (référentiel de compétences professionnelles, décret statutaire, nouveaux programmes dans une visée curriculaire, nouveau socle commun) doit être l’occasion de répondre aux enjeux du 21è siècle, ce qui est particulièrement prégnant pour les professeurs documentalistes.

Concernant les questions statutaires, il ne nous semble pas que l’équité, celle qui débouche sur un certain nombre de revendications, soit une valeur du 19è siècle, au contraire ! Les nouveaux décrets seront une avancée importante en ce sens, comment laisser une catégorie de certifiés sur le bord du chemin ?
Les questions posées sur les heures d’enseignement et leurs conséquences pour le service des enseignants le sont aussi par le SE-Unsa : « quelles sont précisément les « heures d’enseignements » visées par le texte ? Comment les heures déduites seront-elles compensées pour assurer l’ouverture du CDI ? »
Nous rejoindrons au final J.-P. Véran, malgré les divergences de points de vue, sur ce point :

« Nous sommes donc au début d’un long chemin. Utile, s’il aboutit, à renforcer la formation de tous les élèves, encore trop souvent aléatoire, en matière d’éducation aux médias et à l’information. »

 

Notes :

* Ne pouvant répondre directement, via un commentaire, au post sur Mediapart, nous publions ici notre réponse.

** « Obligations de service : Ça bouge pour les Profs Docs ! », 19/03/2014 http://www.se-unsa.org/spip.php?article6665

*** Résultats de l’enquête « enseignant et documentaliste », L’enquête du SE-Unsa :

http://www.se-unsa.org/UserFiles/File/publications/divers/2014/documentalistes/documentalistes_qe.pdf

Crédit photo: J. Star via photopin cc

Une réponse à “Discipline vs Pédagogie ? Le cas des professeurs documentalistes

  1. Bonjour, cher Collègue,

    Je tiens effectivement tout d’abord à vous présenter mes excuses pour le fait que, contrairement à ce que je fais systématiquement, la référence au site du SE-UNSA n’apparaisse pas sur mon billet. Sans doute une manipulation malencontreuse au moment de l’enregistrement en est-elle la cause. Mais j’aurais dû mieux me relire !

    Je souhaite ensuite me réjouir de la qualité du débat tel que vous le posez, hors de toute caricature ou de toute polémique. C’est bien ainsi que des questions fondamentales doivent être traitées.

    Une remarque préalable d’abord : je crois n’avoir jamais dit ou écrit publiquement autre chose que mon attachement à l’équité concernant les professeurs-documentalistes. Et il faut absolument que la question de leur carrière, de leur accès possible aux fonctions d’inspection soit résolue équitablement par rapport à leurs collègues de disciplines (comme pour les CPE).

    Je vous prie de croire que je suis assez bien placé par mon expérience de dix ans d’inspecteur pour savoir qu’en effet la situation actuelle des professeurs-documentalistes n’est pas satisfaisante et qu’il convient de l’améliorer. Je ne confonds pas ce que j’appelle un modèle, un prototype théorique et la réalité.
    Ce que je pense, c’est qu’il faudrait viser l’atteinte de ce modèle plutôt que d’y renoncer, au prétexte que les apprentissages ne pourraient se faire que dans le cadre de disciplines, y compris la discipline de documentation. Je sais bien que ce n’est pas ce que vous souhaitez : mais l’apparition dans un futur décret d’une « discipline de documentation » semble aller plutôt dans ce sens. Je préférerais de beaucoup qu’on parle d’un enseignement des médias et de l’information dont le professeur-documentaliste serait le pivot.
    Ma conviction profonde est en effet que notre modèle de formation doit évoluer, et que la forme scolaire actuelle avec des emplois du temps quasi exclusivement disciplinaires ne correspond plus aux besoins et au contexte de la formation aujourd’hui. Des enseignements du type des enseignements d’exploration, des travaux du type TPE préfigurent à mon sens, de manière encore trop marginale aujourd’hui, un mode d’apprentissage qui devrait se développer encore, notamment pour la formation aux médias et à l’information.
    Mais, en effet, les clés de l’évolution sont pour le moment entre les mains du conseil supérieur des programmes.
    Et je m’en remets comme vous à sa sagesse, et à notre vigilance.

    Bien cordialement.

    Jean-Pierre Véran
    Inspecteur d’académie honoraire
    formateur associé Université Montpellier 2

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