Éduquer aux médias et à l’information, une interview de Divina Frau-Meigs

Divina Frau-Meigs par Olivier RollerDivina Frau Meigs est la nouvelle directrice du CLEMI (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information). Normalienne, agrégée d’anglais et sociologue des médias, elle est spécialiste des contenus et comportements à risque (violence, pornographie, information, paniques médiatiques,…) ainsi que de questions de réception et d’usage des technologies de l’information et de la communication (acculturation, éducation, réglementation,…). Elle est experte auprès de l’UNESCO qui lui a attribué la chaire « Savoir-devenir à l’ère du développement numérique durable : articuler usages et apprentissages pour maîtriser les cultures de l’information. »

Que recouvre actuellement la notion d’éducation aux médias et à l’information ?

La notion d’éducation aux médias et à l’information est en profonde mutation du fait de son augmentation par le numérique. À l’ère pré-numérique elle se focalisait surtout, en France, sur la presse et ses usages citoyens et s’appuyait sur la liberté d’expression et le droit au pluralisme de l’information. Elle visait le développement de l’esprit critique

À l’ère numérique elle se doit d’y ajouter la maîtrise des cultures de l’information enrichie par l’informatique et ses applications. Le schéma linéaire de l’information comme actualité (Information = Dispositif de presse) est en effet caduc s’il n’est pas enrichi par la notion d’information telle qu’elle se développe sur les réseaux, en relation à la documentation (Information = Document) et en articulation avec l’informatique (Information = Donnée).   Ce sont ces trois dimensions de l’information augmentée par le numérique, en 3D, qui constituent l’augmentation numérique.

La maîtrise des cultures de l’information augmentée donne du pouvoir d’agir médiatique à qui sait s’en servir. Elle doit toujours s’appuyer sur la liberté d’expression mais aussi sur le droit à la vie privée et à la maîtrise de ses données personnelles.  Elle donne une centralité particulière à cet enseignement trop souvent considéré comme une variable d’ajustement alors qu’il fait partie du socle de base des compétences depuis 2006.  A cet égard, l’éducation aux médias et à l’information n’est pas soluble dans le numérique : elle seule permet d’en  maîtriser les opportunités, d’en civiliser les effets et de critiquer la fausse transparence due à la naturalisation des plateformes et protocoles par les grands cyber-monopoles et leurs distorsions des droits de l’homme.

Selon vous, quelles compétences doit-on développer à l’école concernant l’éducation aux médias et à l’information ?

L’éducation aux médias et à l’information pré-numérique visait la maîtrise des codes et langages médiatiques ainsi que le développement de l’esprit critique, dans une visée citoyenne et une perspective de socialisation. J’ai personnellement toujours présenté ces compétences dans un contexte élargi hors l’école sous la forme mémo-technique des 7C : Compréhension, Critique, Créativité, Citoyenneté, Consommation, Communication inter-Culturelle et Conflit (et sa résolution).

L’éducation aux médias augmentée par le numérique confirme ces compétences mais en ajoute de nouvelles selon la logique des 3D : des compétences opératoires pour l’information comme Donnée (savoir computer, créer et modifier ses données), des compétences organisationnelles pour l’information comme Document (savoir naviguer, trier, évaluer et classer ses documents) et  des compétences éditoriales pour l’information comme Dispositif (savoir donner du sens, interpréter, construire son identité et communiquer avec les autres par les médias de masse et les médias personnels que sont les blogs, portfolios, tweets,…).

Il faut profiter de ce que j’appelle « la radicalité de l’inversion numérique » qui donne une place nouvelle à l’usager : il peut désormais maîtriser toute la chaîne de l’information en 3D de sa conception à sa publication au lieu d’être un consommateur dépendant des logiques d’offres industrielles. Il s’agit donc bien de former des élèves qui soient capables de militer pour un internet des sujets à l’heure où arrive l’internet des objets. L’augmentation est aussi un phénomène qui promeut des « savoirs transversaux », en jouant sur  les mots, de trans-littératie, trans-disciplines et trans-frontières. Il faut que nos jeunes futurs citoyens soient capables de trans-férer les diverses pratiques et compétences dans des contextes informationnels différenciés qui fassent sens pour eux, entre les différentes strates de l’information, dans et hors l’école, dans et hors les frontières nationales.

Quel est le rôle du CLEMI auprès des écoles et établissements ?

Le CLEMI est particulièrement bien placé pour être l’opérateur de l’éducation aux médias et à l’information dans les écoles. Il se compose en effet d’une instance nationale mais elle fonctionne en réseau local très plastique et mobile, un peu comme une brigade légère. Il a avant tout une mission de formation,  organisée dans le cadre des dispositifs de la formation continue de l’Éducation nationale ou à la demande, sous forme contractuelle, en fonction des besoins exprimés.  Ces formations sous forme de stages se mettent de plus en plus à la page du numérique, avec de la web-radio, de la presse en ligne, etc.

Mais le CLEMI a d’autres missions et stratégies : il peut aider les enseignants qui veulent créer, animer ou valoriser un média scolaire. Le CLEMI accompagne les projets et, via son réseau académique, met en relation les établissements avec d’autres équipes animant des journaux scolaires ou lycéens, des radios, des blogs, des sites, des webTV. Surtout il valorise l’expression personnelle des élèves, avec une revue de presse annuelle des journaux imprimés qui reflète leurs regards sur l’actualité, et une page en ligne qui permet de suivre leurs productions numériques au jour le jour.

Ces missions et stratégies deviennent d’autant plus cruciales à maîtriser à l’ère numérique, c’est l’usager qui est en position de responsabilité par rapport à l’information qu’il produit, mixe ou diffuse dans la radicalité de l’inversion numérique. D’où l’importance d’une formation complète de nos jeunes à la maîtrise de l’information en 3D, que ce soit par la sensibilisation (dans les petites classes) ou par l’approfondissement (en lycée). D’où l’importance d’une formation en miroir, à l’identique, des personnels rassemblés autour de l’apprenant, que ce soit l’éducateur, le professeur ou encore le documentaliste.

L’UNESCO vous a attribué la chaire «Savoir-devenir à l’ère du développement numérique durable : articuler usages et apprentissages pour maîtriser les cultures de l’information » pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par “savoir devenir” ?

Une chaire UNESCO est un honneur qui reconnaît une longue contribution à une recherche et à une action. Je pense qu’elle m’a été attribuée de par mes différentes actions à l’international, pour contribuer à mettre l’éducation aux médias et l’information à l’agenda des états comme des autres acteurs de l’éducation : Kit pour éducateurs, élèves, parents et professionnels, Agenda de Paris, Cartographie mondiale des politiques publiques et fin mai une Déclaration sur l’EMI augmentée par le numérique.

Le savoir devenir est une double proposition pour se saisir des cultures de l’information augmentée par le numérique. D’une part, il s’agit de rajouter un nouveau pilier, apprendre à devenir,  aux quatre piliers de l’éducation définis par le rapport Delors : apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble, apprendre à être. D’autre part, il s’agit de tenir compte des besoins de second ordre définis comme indispensables au développement durable  par Amartya Sen, à savoir le respect de soi, la mise à jour de soi, l’engagement et l’esthétique de vie, qui sont aussi indispensables à la construction identitaire que les besoins de premier ordre (la survie et la sécurité).

Le savoir devenir vise donc à créer un sujet augmenté par le numérique, qui sache saisir les affordances des réseaux, avec une capacité projective d’appropriation  des cultures de l’information, dans des environnements distribués, par le biais des nouvelles littératies de l’éducation aux médias, sur la base de projets et de pédagogies engageantes, en appui des droits de l’homme transférés au numérique (liberté d’expression, vie privée, …).

Le savoir devenir est donc un acte à la fois cognitif et informationnel, voire documentaire ! Il est très profondément politique, étant fondé sur l’ensemble des représentations, des valeurs et des opinions d’un sujet capable de se projeter dans ses droits et ses devoirs en tant que citoyen numérique.

Crédit photo : Olivier Roller

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