Plongée au coeur des TPE – des travaux personnels engagés

Que se passe-t-il exactement dans les TPE ? Comment les élèves organisent-ils leur travail, construisent-ils leurs compétences ? Comment les enseignants adaptent-ils leurs compétences professionnelles face à cette organisation qui bouscule l’enseignement ? En suivant au plus près ces projets dans des lycées généraux et professionnels, Anne Cordier, maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Rouen et Vincent Liquète, professeur des Universités à Bordeaux, ont mené l’enquête.

Nous les avons interrogés sur plusieurs aspects de leur recherche : les stratégies mises en place par les différents acteurs, les outils utilisés (numériques, carnet de bord), le rôle du professeur documentaliste, le développement des compétences en translittératie, au coeur de leur problématique.

1. Votre recherche montre que TPE et PPCP* bouleversent l’organisation conventionnelle des enseignements et forcent les élèves à adopter des stratégies nouvelles pour mener à bien leur projet. Quel est le regard des élèves sur les outils à disposition pour mener à bien leur projet, que ce soit les outils numériques de l’établissement, ou le carnet de bord des TPE ?

anne cordierAnne Cordier : Un regard lucide, je dirais ! Précisément, les élèves de lycée que nous avons rencontrés lors de nos investigations semblent tout à fait conscients des limites de l’équipement technique dont disposent les établissements scolaires, et tout particulièrement les CDI. Individuellement voire collégialement, les élèves observés nous montrent une assez bonne capacité à analyser le potentiel informationnel et technique des établissements, du CDI et des salles technologiques, pour adopter ensuite, une attitude d’anticipation et de contournement avec des outils disponibles sur les réseaux, afin de réaliser les tâches et les objectifs qu’ils se sont fixés.

Nous avons été frappés par les moyens de contournement qu’ils sont obligés d’adopter pour pouvoir réaliser le travail qui leur est demandé

Vincent Liquète : Nous avons été frappés par les moyens de contournement qu’ils sont obligés d’adopter pour pouvoir réaliser le travail qui leur est demandé : contournement des temps de travail (ils reportent à plus tard, ils décalent les calendriers d’activités en fonction de la disponibilité du réseau, par exemple), contournement aussi des règles imposées par l’institution (pas d’accès à YouTube par exemple, alors que le professeur documentaliste en encourage l’exploitation, et donc des élèves qui utilisent leur accès 3G sur smartphone pour accéder au réseau sans blocages).

Anne Cordier : La question du carnet de bord, elle, est différente. Le carnet de bord n’est pas un « outil mis à disposition », mais un objet et un moyen d’enseignement-apprentissage ; élaboré dans le périmètre scolaire, il constitue en soi un objet d’enseignement et de gestion du suivi de l’activité pédagogique engagée. Dans les faits, c’est plus complexe, puisque les élèves y voient surtout – comme beaucoup d’enseignants de discipline d’ailleurs – un outil plutôt coercitif, dont l’usage est contraignant, et qui permet surtout aux enseignants de les évaluer.

La force des travaux de TPE comme de PPCP, c’est bien le travail de groupe qui oblige chacun à penser son positionnement, sa contribution, et son rôle au sein d’un travail collaboratif.

vincent liqueteVincent Liquète : Anne Cordier, sur un de ses terrains de recherche, constate que le professeur documentaliste est très attaché à l’exploitation pédagogique du carnet de bord, mais il dit se heurter à la tradition évaluative du système éducatif (en France, on note quand même le résultat bien plus que le processus, et le carnet de bord est évalué à la fin des TPE comme une production) mais aussi au sentiment répandu que le carnet de bord est inutile.

Anne Cordier : Oui, et c’est un sentiment partagé par les élèves mais aussi par les professeurs de discipline, qui y voient un moyen de contrôler les avancées des élèves, et non de travailler une compétence essentielle : la métacognition, c’est-à-dire la capacité qu’a l’individu de verbaliser ses processus, d’évaluer son action, et de planifier son activité par conséquent. Le tout inscrit dans une dimension sociale car la force des travaux de TPE comme de PPCP, c’est bien le travail de groupe qui oblige chacun à penser son positionnement, sa contribution, et son rôle au sein d’un travail collaboratif.

Vincent Liquète : A travers le carnet de bord, se dessine progressivement au fur et à mesure de l’avancée des projets, un espace dialogique avant tout centré sur la communication avec l’équipe enseignante et l’administration, et un objet de formalisation, qui, par certains côtés, réduit le champ de production et de création des élèves autour de l’information, de son traitement, de sa réécriture et de sa communication.

2. Le rôle pédagogique des enseignants évolue également, mais les frontières ne sont-elles pas floues entre les différentes expertises ?

Anne Cordier : C’est la sempiternelle question de « Qui est expert ? », voire « Y a-t-il encore une expertise reconnue dans le système éducatif ? »… Je ne suis pas d’accord avec Michel Serres qui clame « la fin de l’ère du savoir » dans Petite Poucette. C’est un fait, mais il est établi depuis bien plus longtemps que l’avènement d’Internet : l’Ecole n’a plus le monopole de la transmission du savoir (si tant qu’elle l’ait eu effectivement un jour, car on néglige énormément l’apprentissage non formel, en dehors de ses murs, et tous les processus d’affiliation, familiaux, entre pairs, professionnels, etc.). Oui, le rôle pédagogique des enseignants évolue, mais les élèves auront toujours besoin – et ils le réclament d’ailleurs dans les entretiens menés avec eux ! – d’adultes qui les conduisent à plus de compréhension, de réflexivité aussi.

Vincent Liquète : Le positionnement méthodologique, didactique et discursif de l’enseignant et du professeur documentaliste n’est certes plus le même, dans ces pédagogies par projets, mais ne sont pas pour autant remis en question par les élèves. On voit également éclore progressivement des nouvelles formes de médiations humaines et numériques, qui dessinent une autre présence enseignante, fortement orientée sur la régulation et la compensation des activités engagées par les élèves.

Oui, le rôle pédagogique des enseignants évolue, mais les élèves auront toujours besoin d’adultes qui les conduisent à plus de compréhension, de réflexivité aussi.

Anne Cordier : En fait, la question est plus cruciale en ce qui concerne l’expertise des enseignants engagés dans des projets collaboratifs. On a bien sûr toujours le repère de la « discipline de référence » pour établir l’expertise distincte des uns et des autres. Mais lorsque le projet engage un professeur documentaliste, la question de l’expertise se pose avec force, puisque celui-ci n’est déjà pas toujours affirmé dans son sentiment d’expertise distinct. Je crois en même temps qu’il ne faut pas focaliser le questionnement sur cela, car l’expertise circule, entre les enseignants, mais aussi entre les élèves et les enseignants, et n’est pas une donnée stable. Elle dépend pour moi des situations convoquées.

3. En quoi le professeur documentaliste peut-il être un enseignant-ressource indispensable à l’accompagnement des élèves dans leurs projets ?

Anne Cordier : Il est toujours un peu agaçant de devoir répondre à cette question, voyez-vous ! Car on a le sentiment de devoir sans cesse affirmer le rôle de l’enseignant documentaliste, comme si sa présence et même plus encore son intérêt pour le système éducatif était à démontrer… On parlait d’expertise tout à l’heure, eh bien il me semble qu’on a là un premier élément de réponse : parce qu’il est détenteur d’une culture informationnelle qui est référée aux Sciences de l’Information et de la Communication, le professeur documentaliste est un enseignant indispensable pour engager les élèves dans une compréhension intellectuelle des logiques de recherche, de traitement, de production et de diffusion de l’information aujourd’hui. D’ailleurs, sur le terrain, lorsque les partenariats fonctionnent, les enseignants de discipline comme les élèves ont conscience de cela. Ensuite, le professeur documentaliste est un spécialiste de l’information, et en ce sens est capable, à mon avis, d’engager de véritables réflexions sur les nouvelles formes de médiation à mettre en place aujourd’hui. On ne peut pas – mais là encore, c’est une évidence – proposer au sein de l’établissement scolaire le même fonctionnement de gestion des ressources qu’il y a même 10 ans. Les professeurs documentalistes sont nombreux à s’emparer de ce questionnement, et je trouve très intéressant le nouveau positionnement que plusieurs adoptent, qui consistent, en plus de la transmission indispensable de savoirs info-documentaires et médiatiques, à s’appuyer sur les pratiques numériques des élèves pour optimiser la gestion de leur environnement informationnel, de travail comme de loisir (et à terme, on peut espérer, professionnel). Cette ouverture d’horizons est essentielle, qui consiste à donner à connaître aux élèves des outils et des modalités d’organisation des connaissances qui les accompagnent vers plus d’autonomie.

Le professeur documentaliste est un enseignant indispensable pour engager les élèves dans une compréhension intellectuelle des logiques de recherche, de traitement, de production et de diffusion de l’information aujourd’hui

Vincent Liquète : Ce terme de professeur documentaliste qui serait un « enseignant ressource » ne me convient pas et finalement risquerait de réduire le champ de possibilités et d’activités des praticiens. L’idée même de « personne ressource » s’inscrit, me semble-t-il, autour de l’idée de service, de la fourniture d’informations « just in time » et réduirait le potentiel d’activités. De la même manière, il est nécessaire de sortir du registre de la justification ou de la supposée « exception documentaire ». Le professeur documentaliste est plutôt un acteur charnière de l’activité informationnelle qui est finalement constamment présente lorsque l’élève construit un savoir ou tente de résoudre des difficultés liées aux apprentissages et aux prescriptions scolaires. Bien plus qu’une ressource, il est appelé à une réactivité constante de l’activité sur des registres extrêmement diversifiés de l’ordre de la méthodologie, de la régulation cognitive, de la qualification des contenus, de l’explicitation des contextes éditoriaux et de production de l’information etc. Ce qui sous-entend en amont, de travailler à la formation initiale et continue de ces professionnels, de tenter de dépasser les seules approches gestionnaires et didactiques, pour atteindre ces multiples dimensions.

4. Avec votre regard de chercheurs en SIC, comment l’institution scolaire peut-elle permettre un développement plus structuré des compétences en translittératie ?

Anne Cordier et Vincent Liquète : Nous croyons qu’il faut surveiller de près les réflexions autour de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI), et de sa mise en place effective. Car on y sent une sensibilité à la convergence entre les littératies, informationnelles et médiatiques tout au moins, à laquelle nous ne pouvons qu’être sensibles. Ces approches littéraciques interrogent également la place et le rôle des compétences (documentaires, recherche d’information, scripturales,…). Reste que l’institution scolaire ne cesse de proposer depuis des années des « dispositifs », dont la pérennité n’est pas assurée, et dépend au bout de quelques années soit de la situation de l’établissement en termes de dotation (je pense aux « aménagements » qu’a subi le dispositif Itinéraires De Découverte en collège, dépendant des coupes sombres dans les dotations horaires des établissements), soit du bon vouloir de l’équipe de direction et/ou pédagogique. Nous ne croyons pas forcément en l’établissement d’un enseignement spécifique, car nous craignons alors que la mise en situation soit négligée (or, clairement, la force des TPE ou PPCP, par exemple, c’est la mise en situation, sur le long terme).

Nous plaidons pour une restructuration des temps de l’activité scolaire où l’activité, la créativité, la production de contenus obligeraient à articuler les savoirs fondamentaux et à écrire et réécrire l’information.

Mais nous pensons qu’il faut que l’on dépasse le stade des bonnes intentions, des « préconisations-conseils », et que soient structurés, formalisés, des temps d’enseignement, où les élèves puissent être mis en situation info-communicationnelle la plus réelle possible, sous l’égide d’un expert en Information-Communication – le professeur documentaliste – et de professeurs de disciplines. Face au poids et aux volumes horaires des disciplines, en ajouter une de plus serait irraisonnable. Nous plaidons dès lors, plutôt pour une restructuration des temps de l’activité scolaire, les principes de classe inversée, des temps de travail personnel et de groupe, où l’activité, la créativité, la production de contenus obligeraient à articuler les savoirs fondamentaux et à écrire et réécrire l’information. Des temps formalisés, pour chaque élève, au sein de son parcours scolaire, pas des temps « volés » aux programmes, non : des vrais temps, sous forme de modules par exemple, dont l’objectif ne soit pas « disciplinaire », au sens où notre système éducatif l’entend, mais bien « l’information dans toute sa complexité ». C’est demander là un vrai renversement de focale dans notre système : que, lors de ces temps de formation, le savoir académique disciplinaire traditionnel soit effacé au profit d’une centration sur les compétences d’interactions, à travers tous moyens d’information et de communication disponibles, et sur les connaissances convoquées.

* TPE : Travaux Personnels Encadrés (en LGT) – PPCP : Projet Plurisdisciplinaire à Caractère Professionnel (en LP)

à consulter :

Anne Cordier, Vincent Liquete. La translittératie, un facteur de réagencement de l’organisation scolaire ?. 19ème Colloque Bilatéral Franco-Roumain en Sciences de l’Information et de la Communication, Mar 2013, Romania. Sur http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/IMS-BORDEAUX-FUSION/sic_01066402v1 consulté le 13/11/2014

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