Les usages et les représentations sociales du redoublement chez les enseignants et les parents

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Des recherches récentes se sont attachées à comprendre l’attachement des enseignants et des parents au redoublement.

Les parents et les enseignants considèrent encore le redoublement comme un moyen de remédiation efficace. Ils lui attribuent par ailleurs un rôle instrumental. Cependant les représentations sont en train de changer dans ce domaine.

Le récent sondage de OpinionWay (2012) révèle que 70% des parents et 64% des enseignants interrogés sont d’accord avec la phrase « Le redoublement permet réellement à l’élève de rattraper son retard et d’être mieux préparé pour les classes supérieures« .

Le point de vue des parents est peu étudié dans la littérature scientifique contrairement à celui des enseignants. Paul et Troncin (2004) citent cependant plusieurs études anciennes qui révèlent une adhésion massive au redoublement. Les recherches de Troncin (2005) montrent que très peu de parents sont prêts à s’opposer au redoublement de leur enfant en CP, ce que l’auteur interprète comme un signe de confiance des parents envers les enseignants à ces niveaux scolaires.

Cependant, les auteurs notent que les familles dites « favorisées » sont nettement moins disposées à accepter l’emblée la décision de redoublement, ce qui peut indiquer un plus grand scepticisme à l’égard du redoublement. En particulier, de nombreux redoublements sont aujourd’hui contestés par les parents au primaire, d’après les panels qualitatifs organisés par le Cnesco dont les résultats devront être confortés.

Les résultats du sondage d’OpinonWay (2012) en matière de croyance des enseignants sont en adéquation avec la littérature scientifique à ce sujet (Draelants, 2006 ; Crahay, 2007 ; Boraita et Marcoux, 2013 ; Range et al., 2011 ; Terry, 2011 ; Wynn, 2010). La plupart de ces études sont teintées d’une forme de surprise, voire d’exaspération des chercheurs (Draelants, 2008) qui se manifeste très bien dans le titre de l’article de Marcoux et Crahay (2008) : « Mais pourquoi continuent-ils à faire redoubler ? »

Draelants (2006) estime que les enseignants ont de bonnes raisons de croire aux vertus du redoublement. Tout d’abord, « dans la plupart des cas, l’élève redoublant sera un peu meilleur durant son année de redoublement ». Le jugement de l’efficacité pédagogique apparaît alors comme un mélange de bon sens et d’observation qui est très différent de l’approche des chercheurs sur la question.

Marcoux et Crahay (2008) expliquent aussi l’adhésion des enseignants au redoublement par une vision séquentielle des apprentissages qui implique qu’un élève ne maîtrisant pas une des étapes de cette séquence n’est plus en mesure d’acquérir des compétences aussi robustes. Dès lors, le redoublement apparaît comme une solution adaptée pour solidifier les bases. De plus, le redoublement est perçu comme un moyen permettant aux élèves de gagner en maturité afin d’être plus aptes à comprendre et acquérir les compétences puisque leurs capacités cognitives seront plus développées que l’année précédente. Aussi, le redoublement permettrait d’éviter qu’ils ne soient complètement perdus l’année suivante en ayant accumulé des lacunes.

Pour Dubet, les enseignants sont attachés au redoublement car il est conforme à leur vision morale de l’école républicaine. Le sociologue écrit (2002) : « l’école démocratique repose sur deux piliers […] : Un principe d’égalité, tous les élèves sont fondamentalement égaux et peuvent prétendre aux mêmes choses ; un principe de mérite, fondant des inégalités justes. ». Or ces deux piliers sont parfaitement contradictoires car ils impliquent de classer les élèves et d’affirmer leur égalité, ce qui oblige à expliquer leurs inégalités de performances comme les conséquences de leur liberté (Draelants, 2008). Au final, cette conception morale de l’enseignement crée un attachement au redoublement qui s’intègre alors comme une institution conforme aux valeurs de l’école démocratique dans lesquels « tous les élèves sont égaux et les meilleurs sont ceux qui travaillent plus »» (Dubet (2002) p.18).

Par ailleurs, Draelants (2006, 2008) a mis en exergue d’autres rôles associés au redoublement qui expliquent l’attachement des professeurs et des parents à cette pratique. Il les désigne comme des « fonctions latentes », c’est-à-dire des fonctions cachées du redoublement dont l’usage ne vise pas seulement l’objectif explicite de remédiation scolaire.

Ainsi, le redoublement joue un rôle incitatif sur le travail des élèves et certains voient dans le redoublement une forme de menace, de punition incitant les élèves à augmenter leurs efforts afin de ne pas redoubler. Draelants (2008) constate ainsi en Belgique que « sans redoublement les notes perdent beaucoup de leur pouvoir régulateur ».

Le redoublement peut aussi apparaître comme un moyen de gérer l’hétérogénéité au sein des classes et des établissements. Cet argument repose sur l’idée que l’élève redoublant est moins en difficulté parmi les élèves plus jeunes qui découvrent le programme. Pour Draelants, (2008), l’interdiction du redoublement en 2001 en Belgique a compliqué le travail des enseignants pour qui la gestion de l’hétérogénéité est la principale difficulté. Ainsi, l’attachement au redoublement peut aussi refléter une certaine crainte de dégradation des conditions de travail.

En outre, le redoublement joue un rôle de signal envoyé par l’enseignant à ses pairs et par l’établissement aux autres établissements, aux enseignants et aux parents. En effet, Gary-Bobo et Robin (2014) expliquent que les enseignants peuvent être favorables au redoublement par peur d’être jugés par leurs pairs et d’être considérés comme laxistes. En laissant passer un élève trop faible dans le niveau supérieur dont un collègue est en charge, l’enseignant s’expose aux critiques, place l’autre enseignant dans une situation délicate, et apparaît complaisant avec les élèves en difficultés.

Le redoublement peut également être utilisé par le chef d’établissement pour signaler aux parents et aux élèves le niveau d’exigence scolaire qu’il attend de son établissement. Dans un contexte où l’établissement est en concurrence dans un environnement institutionnel de quasi-marché (Draelants, 2008), un fort taux de redoublement permet d’exclure, sans l’afficher, des élèves d’un niveau insuffisant, car ces derniers iront s’inscrire ailleurs afin d’éviter de redoubler. Les parents privilégiant une stratégie élitiste seront sensibles à cette hiérarchie d’excellence. S’ils jugent un établissement non sur sa capacité à faire réussir le plus grand nombre mais sur sa sélectivité, le redoublement leur apparaît comme un signal crédible de performance de l’établissement.

En somme, les enseignants, les parents et les chefs d’établissement semblent attachés au redoublement car ils croient en son efficacité pédagogique. L’évolution des performances de l’élève redoublant l’année de son redoublement est en général positive, ce qui les conforte dans leurs jugements. Le redoublement s’inscrit par ailleurs dans un système de valeurs méritocratique dans lequel il joue un rôle structurant. Enfin, il a plusieurs fonctions latentes qui expliquent également l’attachement des parties prenantes à cette institution scolaire.

Si en France, la communauté éducative reste fidèle à la pratique traditionnelle du redoublement, de nombreux pays de l’OCDE ont mis en place des organisations scolaires permettant de le limiter drastiquement, voire de le supprimer sans dégrader les résultats scolaires de leur système scolaire.

Source : Extraits du futur rapport détaillé « Le redoublement : une aide à la réussite scolaire ?» (publication Cnesco automne 2014)

 
Références : 

– Robert Gary-Bobo et Jean-Marc Robin. La question des redoublements : analyse économique et problèmes statistiques. Revue Economique, 1(65) :5 — 45, Janvier 2014. URL http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RECO_651_0005.

– Fanny Boraita et Géry Marcoux. Adaptation et validation d’échelles concernant les croyances des futurs enseignants et leurs connaissances des recherches à propos du redoublement. Mesure et évaluation en éducation, 36(1) :49–81, 2013

– Marcel Crahay. Peut-on conclure à propos des effets du redoublement ? Revue française de pédagogie, 148 :11–23, 2004.

– Marcel Crahay. Peut-on lutter contre l’échec scolaire ?, chapter 3 : Que pensent les enseignants du redoublement ?, pages 123–162. De Boeck Supérieur, 2007. URL www.cairn.info/peut-on-lutter-contre-l-echec-scolaire–9782804154158-page-123.htm.

– Hugues Draelants. Le redoublement est moins un problème qu’une solution : Comprendre l’attachement social au redoublement en Belgique francophone. Les cahiers de Recherche en éducation et formation, 52 :1–25, Juillet 2006. URL http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00563874.

– Hugues Draelants. Les fonctions latentes du redoublement. Education et société, 21 :163–180, 2008.

– François Dubet. Pourquoi ne croit-on pas les sociologues. Education et société, 9 :13–25, 2002.

– Géry Marcoux et Marcel Crahay. Mais pourquoi continuent-ils à faire redoubler ? essai de compréhension du jugement des enseignants concernant le redoublement. Revue suisse des sciences de l’éducation, 30 : 501–518, 2008.

– OpinionWay. Le redoublement à l’école, quels ressentis des enseignants et des parents. Sondage, Novembre 2012. URL http://www.apel.fr/images/stories/apel-opinionway-redoublement.pdf.

– Bret G. Range, Debra A. D. Yonke, et Suzanne Young. Preservice teacher beliefs about retention : How do they know what they don’t know ? Journal of research in education, 21(2):77–99, 2011. URL http://www.eeraonline.org/journal/files/v21/JRE_v21n2_Article_7_Range_et_al.pdf.

– Sarah Elizabeth Terry. Teachers’ Beliefs Towards Grade Retention in a Rural Elementary School. Paper 284., Theses, Dissertations and Capstones., 2011.

– Julius L. Wynn. A Study of Selected Teachers‘ Perceptions of Grade Retention. Phd thesis for the degree of doctor of education, University of South Florida, March 2010.

 

2 réponses à “Les usages et les représentations sociales du redoublement chez les enseignants et les parents

  1. Parents et chefs d’établissement restent attachés à cette sanction refuge qu’est le redoublement. Une pratique logique dans une école se donnant comme objectif de trier.

    • et merci pour cet article qui replace bien les « vraies » motivations du redoublement dans l’école. Une bonne raison de remplacer ce « bon vieux » redoublement pour éduquer et ne plus sanctionner

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