La Cartographie des Savoirs, mirage et dérives de l’e-éducation

cartoLe SE-Unsa a pris connaissance du projet de Cartographie des Savoirs développé par la société Educlever, soutenu par le fond d’investissement, et qui travaille en partenariat avec le CNED.

Au salon Educatice 2014, et aussi à l’Université d’été Ludovia 2014, nous avons visité le stand d’Educlever, échangé avec les promoteurs de ce projet.

Récemment, Benjamin Magnard, fondateur de Educlever, a publié une tribune sur le Huffington Post montrant, face à une gabegie dans l’éducation nationale, comment “se dessine désormais une solution numérique pour éradiquer rapidement l’échec scolaire : la pédagogie adaptative à base de cartographie des savoirs et des compétences (l’adaptive learning, déjà très présent dans les pays anglo-saxons).”

Le SE-Unsa s’inquiète aujourd’hui d’une telle conception de l’éducation et de la pédagogie et tient à pointer un certain nombre de dérives à travers ce projet de Cartographie des Savoirs. C’est également le pilotage de notre éducation nationale qui est interrogé. Comment l’éducation nationale peut-elle cautionner et soutenir de tels mirages éducatifs, dont le modèle pédagogique est à rebours de l’esprit de la refondation ?

Pour rappel, le SE-Unsa est favorable à l’approche par compétences dans l’enseignement et l’évaluation des élèves, et au développement nécessaire des usages numériques à l’école. Il ne s’agit pas pour notre part d’une réaction systématiquement négative aux évolutions du système éducatif, mais bien d’interroger les modèles éducatifs qui sont en jeu.

Qu’est-ce que la Cartographie des Savoirs ?

La Cartographie des Savoirs est un logiciel développé par la société Educlever (Maxicours) associée dans un consortium à des laboratoires de recherche :

  • le LIG, laboratoire grenoblois expert dans la représentation cartographique de compétences,

  • le LIRIS, laboratoire lyonnais de recherche en informatique spécialisé dans l’ingénierie des connaissances, les Environnements Informatiques pour l’Apprentissage Humain, et les Interactions Homme-Machine.

  • CHART-LUTIN, laboratoire parisien spécialisé dans l’analyse des usages des nouvelles technologies.

Et deux terrains d’expérimentation : le CNED et Sommenumérique (d’où des expérimentations dans ce département). Ces laboratoires ne sont pas spécialisés dans les questions de didactiques des disciplines ou de l’enseignement.

Benjamin Magnard présente ainsi son projet dans l’édito (extraits) :

  • “La Cartographie est à la pédagogie ce que l’imagerie médicale est à la médecine. Elle permet en effet de scanner les compétences d’un élève…”

  • “La Cartographie des Savoirs ne se limite pas à relever la partie visible de l’échec scolaire, c’est-à-dire les lacunes de l’élève ; elle en analyse les causes profondes. “Elle attaque le mal à la racine et se pose comme la solution pour y remédier durablement.”

  • “En outre, elle offre à l’enseignant un niveau de détail inédit qui lui fait gagner du temps dans la phase de diagnostic et de remplissage du livret personnel de compétences. L’enseignant peut alors se consacrer pleinement aux activités éducatives.”

  • “Parce ce qu’elle offre des repères précis dans l’avancement des apprentissages, la Cartographie des Savoirs est aussi la clé d’une orientation choisie par l’élève, l’enseignant et les parents, en fonction des acquis personnels de l’apprenant.”

La Cartographie des Savoirs s’apparente ici à un baguette magique de la pédagogie, capable de repérer les difficultés des élèves, à partir de QCM, de programmer la remédiation, d’aider les collègues à préparer leurs cours, à remplir automatiquement les fastidieux livrets… La Cartographie des Savoirs se positionne aussi comme une interface entre les parents, les élèves, les professeurs et l’administration scolaire.

La Cartographie des Savoirs a été retenue par le gouvernement dans le cadre des « services numériques innovants pour l’e-Éducation » du programme des Investissements d’Avenir. Une phase de tests de deux ans est engagée, qui permettra de dresser un bilan et de guider des améliorations.

La présentation vidéo de la Cartographie des Savoirs donne à la fois un aperçu du projet industriel (“un projet capital pour la France”), du marché en jeu (la francophonie), et de l’usage pédagogique qui doit être fait de cet outil (“ces nouvelles méthodes sont l’avenir de l’éducation numérique”). En gros, si la France ne s’y met pas, et avec ces outils là, c’est l’éducation anglo-saxonne (et les grandes entreprises numériques qui vont avec) qui s’imposera à nous.

À la fin de la vidéo, des enfants d’une classe de la Somme entonnent : “avec la carte des savoirs, ton avenir est assuré, et les parents sont rassurés, yeah”. Conclusion de Benjamin Magnard : “la cartographie des Savoirs sera l’outil de base de l’éducation du 21ème siècle”.

Comprenons bien qu’une telle présentation a pour but de s’adresser à tous les acteurs du système éducatif (usagers, autorités, partenaires, professionnels) : aux parents, aux enseignants, et aux décideurs politiques de tous niveaux qui pourront se laisser séduire par ce produit-miracle.

Quel est le modèle “pédagogique” ?

Le marketing pédagogique de la Cartographie des Savoirs récupère le discours d’un courant réformateur de l’enseignement, en accumulant les références à des concepts “novateurs” : compétences, parcours d’apprentissages, pédagogie différenciée, personnalisée, adaptative, individualisation… D’après ses promoteurs, elle propose de remplacer le système de notation par une évaluation des compétences (encore une fois, à base de QCM…) “plus encourageante pour les élèves”. Elle permet de mettre en oeuvre le socle commun. Ce maniement à tout va des concepts mène aussi à des affirmations surprenantes, peut-être issues de bugs conceptuels : “l’apprentissage adaptatif fait passer l’élève d’un modèle traditionnel de tutorat à un modèle collaboratif. L’apprenant devient acteur de son apprentissage car ses actions déterminent son enseignement.”

Il est assez désespérant pour des enseignants qui sont convaincus de l’intérêt d’une véritable approche par les compétences, des compétences intégrées sollicitant une haute expertise professionnelle, et le développement de l’autonomie des élèves, d’analyser tous les travers et biais induits par la “démarche” pédagogique effectivement véhiculée dans ce projet. On pourrait s’en détourner rapidement, si notre syndicat n’y voyait pas un risque de dérives concrètes pour le système scolaire. Exposons simplement cette liste de constats que nous dressons sur la Cartographie des Savoirs :

  • L’évaluation est parcellaire et fragmentaire. Ce ne sont pas des “compétences” au sens pédagogique du terme qui sont évaluées, mais un ensemble de savoirs et savoir-faire comme dans les plus belles heures de la pédagogie par objectifs (PPO). Or, les recherches en didactique et pédagogie ont montré que la juxtaposition de micro-objectifs ne permet pas d’acquérir une compétence: celle-ci n’est jamais la simple addition d’items. En fait, dans la cartographie des savoirs, jamais la compétence n’est réellement mise en jeu dans l’apprentissage ou l’évaluation. Comment par exemple les tâches complexes peuvent-elles être mises en oeuvre ou évaluées avec un tel outil ?

  • C’est un outil “totalisant”, sous plusieurs aspects : il incite à la multiplication des évaluations, et donc à la pression évaluative (“une quantité quasiment infinie d’informations”, “pour tester une compétence, jusqu’à 400 éléments sont évalués”), il impose son propre usage comme standard de l’évaluation des élèves (prisme numérique uniforme et obligatoire), il dénie le sujet apprenant. L’analogie médicale (le scanner) est à ce titre effarante. Bien que pour l’heure simplement opérationnel sur les maths et le français au niveau CE2 CM1 CM2 (quoique l’usage exclusif de QCM rende impossible l’évaluation de l’expression écrite), il prétend pouvoir servir à l’orientation des élèves “de manière positive” bien entendu… Mais où et comment, par exemple, sont prises en compte les aspirations des élèves ?

  • C’est un déni du sens et de la complexité des apprentissages. C’est penser en effet qu’à chaque problème rencontré par l’élève existe une remédiation pré-définie par un algorithme. C’est penser que la répétition des tâches simples conduit à la maîtrise d’une “compétence”. C’est négliger le fait que les apprentissages ont de puissants moteurs sociaux, qu’ils reposent notamment sur la motivation. C’est penser qu’un exercice informatisé peut attester de la maîtrise d’une compétence par un élève. C’est penser qu’un service informatisé peut suffire à déterminer le profil d’apprentissage d’un élève. C’est penser que l’enseignement doit nécessairement et systématiquement s’adapter aux profils d’apprentissages différents des élèves.

  • Un outil réellement au service des enseignants ? Comme cet outil est globalisant,il forcera l’enseignant qui veut en exploiter le potentiel à construire toutes ses évaluations par cette interface, pour que le “scan” de l’élève soit le plus précis possible. Comment rendre compte d’une compétence mise en oeuvre à l’oral ? L’enseignant devra a posteriori le rentrer dans le logiciel. N’importe quel enseignant sait de plus que l’évaluation complexe des élèves ne peut se réduire à des quiz informatisés. L’enseignant n’a d’ailleurs pas la main sur les dimensions didactiques de l’outil, il se contente d’appliquer le modèle en oeuvre. 

  • Un outil réellement au service du socle commun ? La définition et l’usage des compétences n’est pas celle définie par le socle commun. Les processus d’individualisation mis en oeuvre négligent la construction du “commun”, et est en inadéquation avec des domaines et compétences du socle commun. C’est une conception de la différenciation technocratique et restrictive qui perd de vue une partie des finalités de l’enseignement, notamment la socialisation induite par les tâches scolaires, ou encore la volonté émancipatrice de l’école.

  • Réellement au service des familles ? La volonté de scanner les compétences des enfants crée une illusion de contrôle et entretient une pression autour de l’évaluation et de la remédiation. La Cartographie des Savoirs proposera-t-elle en outre aux familles du soutien scolaire individualisé payant à partir des données collectées au sein de l’école ? Quel est à terme son modèle économique ?

Nous sommes à peu près convaincus que les enseignants trouveront un usage très limité à ce mode de travail et d’évaluation. Néanmoins, à manier ainsi les concepts dans le vent, quitte à tordre le cou à leur dimension pédagogique, cet outil pourrait séduire parents et collectivités territoriales, et au final se retourner contre les objectifs qu’il prétend combattre, à commencer par la réussite scolaire.

Dans quelle situation se retrouveront des enseignants à l’école ou au collège, dont les collectivités auront acquis, à un prix certain, une solution qui prétend résoudre ainsi l’échec scolaire ? Rien ne dit que ce discours sur l’école et la pédagogie ne trouve écho auprès de décideurs, à différentes échelles.

L’éducation a certes un coût mais c’est aussi un marché. Educlever rappelle clairement que le budget de l’éducation nationale en 2014 est de 140 milliards d’euros, mais qu’un jeune sur 6 quitte le système scolaire sans diplôme. Le gouvernement investit dans des plans d’investissement pour le numérique éducatif. Au SE-Unsa, nous souhaitons que cet investissement se base sur une réelle expertise pédagogique et didactique, et qu’elle ne soit pas, pour de simples raisons industrielles, en complète incohérence avec une refondation nécessaire de notre école républicaine.

Pour le Secteur éducation du SE-Unsa : Anthony Lozac’h, Claire Krepper et Stéphanie de Vanssay.

Voir aussi cet article : l’école pilotée par les data-driven

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s