Projet Savanturier : la peluche qui valait 3 gigas

Joëlle Lefort, professeure des écoles, s’est lancée avec sa classe de CM2 dans un projet un peu fou : doter une peluche d’un exo squelette. Elle a été accompagnée par les Savanturiers, un programme éducatif développé par le Centre de Recherches Interdisciplinaires de Paris 5 qui oeuvre pour une école ambitieuse qui formerait tous les élèves à la créativité du questionnement, à la rigueur de la recherche et à la coopération au service de l’intérêt commun. Elle a accepté de nous partager son expérience.

Peux-tu te présenter ainsi que ta classe ?

Je suis prof depuis 12 ans et j’ai 43 ans. J’exerce en REP+ à Creil (Oise) depuis 11 ans, dans l’école où j’ai grandi 🙂 elle s’appelle Louise Michel, et il y a 11 classes.

Cette année ma classe de CM2 était composée de 26 élèves (17 garçons et 9 filles). Ça bouge bien mais moi aussi 😉

Comment t’es venue l’idée du projet « La peluche qui valait 3 gigas » et en quoi consiste-t-il ?

Le projet fait partie d’un projet plus grand, le MO6 (modélisation organique des systèmes). Avec mon super collègue Patrice Clair, qui est coordonateur REP, nous voulions toucher plus de profs suite au prix de l’innovation que nous avions reçu pour le projet Robeez.

Le projet MO6 rassemble 4 classes, chacune s’étant attribuée un des systèmes du corps humain à modéliser: le système sanguin, le système digestif, le système respiratoire et ma classe se chargeait du système musculo squelettique et nerveux.

Les profs ont choisi leur système et leurs moyens de modélisation.

L’idée de la peluche qui valait 3 giga me vient de l’association d’idées entre les systèmes à étudier et la vieille série « L’homme qui valait 3 milliards », mais aussi d’articles que j’avais pu lire sur les exo squelettes militaires et ceux à destination de personnes paraplégiques .

La peluche était le medium idéal : molle, malléable et légère.

L’objectif du projet était de mettre en forme robotisée, ce que les élèves avaient appris et compris à travers leurs recherches sur les systèmes  en relevant le défi que je leur lançais : animer une peluche tétraplégique.

C’est un projet sans aucune leçon de ma part, tout se construit avec ce que les élèves trouvent et comprennent (mal ou bien).

C’est un projet en 3 étapes: recherches documentaires, modélisation, et partage/exposition/présentation des travaux.

Leur peluche est capable de se lever, de garder l’équilibre, de tendre un bras pour offrir une fleur, et de se rasseoir. En fin d’année ils ont même voulu la faire marcher, mais elle ne le faisait que sur place…

Pourquoi avoir fait appel aux Savanturiers ?

François Taddei faisait partie du jury du prix de l’innovation 2015, en échangeant avec lui, il m’a conseillé de prendre contact avec Ange Ansour que je suivais déjà sur Twitter 🙂

J’ai rencontré l’équipe des Savanturiers en juin 2015… Leur philosophie me plait : la place donnée à la confiance que l’on doit aux élèves transpire au travers de leur volonté de remettre l’élève en position de chercheur.

Ils nous ont présenté leurs différents pôles de recherche et celui sur l’homme et le numérique nous laisse une marge de liberté d’action intéressante.

L’offre des parrains scientifiques est aussi très stimulante, pouvoir échanger avec des professionnels est une expérience ultra valorisante pour mes élèves et pour moi aussi.

Comment se sont déroulées les différentes étapes ?

En début d’année j’annonce à mes élèves que je leur lance le défi d’apprendre seuls comment fonctionne notre corps, pas de leçon de ma part et ce sont eux qui devront nous transmettre leurs savoirs grâce à une modélisation robotisée.

La première étape était celle de la préparation d’exposés en équipe, sur les documents qu’ils auront été capables de trouver et de comprendre. Ensuite, pour mettre tout le monde sur le même tempo et vérifier leur compréhension, j’impose 9 illustrations à commenter (aucune n’est légendée) :

3 illustrations sur chaque système (nerveux, squelettique et musculaire) qui vont du général au détail. Par exemple pour celles concernant le système nerveux : la première est le système dans son ensemble, la deuxième illustre ce qu’il se passe entre les nerfs et le cerveau quand le doigt se brûle et la troisième ce qu’il se passe au sein des synapses.

Et au mois de décembre nous rencontrions nos classes collègues qui travaillaient sur d’autres systèmes et qui avaient elles aussi préparé des exposés.

La deuxième étape, à partir de janvier : je leur présente la peluche et je leur demande de construire un robot qui lui permettra de bouger. Très vite ils comprennent qu’ils doivent lui fabriquer un système nerveux, un système squelettique et musculaire. Ils mèneront ce travail avec notre marraine des Savanturiers, avec un prof détaché du REP+ ou tout seul.

En détaché, je les mets régulièrement en situation de décodage du logiciel de programmation pour qu’ils puissent rapidement rédiger des programmes quand leur robot mécanique sera prêt.

La troisième est celle de la représentation et de la restitution des travaux auprès d’autres élèves et surtout lors du congrès des jeunes chercheurs des Savanturiers.

Qu’est-ce-que les élèves ont appris ? Y a-t-il des choses auxquelles tu ne t’attendais pas ?

Mes élèves ont surtout appris sur eux mêmes : ils ont découvert qu’ils pouvaient apprendre par eux mêmes, même si certains ont bien compris que j’avais rondement fignolé mon scénario 🙂

Ils ont acquis un très grand vocabulaire (en général problématique pour mon public), des connaissances pointues sur nos systèmes, ont découvert la grammaire de la programmation (le logiciel fonctionne grâce à des blocs de fonctions où les variables sont modifiables, c’est pour ça que cela me fait penser à de la grammaire), ils n’ont pas toujours exploité les connaissances mécaniques les plus efficaces (engrenages) mais ils ont réussi à relever le défi.

Ils ont même dû réaliser un film d’animation pour une de nos classes collègues, qui avait besoin d’expliquer ce qu’il se passait dans une cellule musculaire.

Et moment génial pour moi, ils ont voulu de leur propre chef, réaliser un autre robot qui expliquait le fonctionnement des nerfs moteurs et sensitifs : ils ont modélisé l’illustration du bras qui réagit à une brûlure.

Ils ont appris à prendre confiance en eux, ils ont réalisé qu’à force d’essais et d’erreurs ils comprenaient mieux, que l’acquisition de savoirs demande beaucoup d’efforts, de répétitions et de temps, mais qu’ils en sont capables.

Ils ont appris à travailler en équipe de façon solidaire, puisqu’aucune compétition n’était en jeu, ils ont aussi appris à justifier la moindre affirmation et à faire preuve d’esprit critique parce qu’il était important de ne pas dire de choses fausses ou non vérifiables.

Est-ce difficile à mener ? Conseillerais-tu aux collègues de se lancer dans ce type de projet ? Pourquoi ? Comment ?

Non ce n’est pas difficile à mener, mais il faut construire un scénario pédagogique très borné, très ambitieux et assez ouvert pour pouvoir très vite réagir en cas de difficultés organisationnelles. Les Savanturiers nous aident beaucoup sur ce point, ils sont toujours très réactifs et savent apporter une aide personnalisée.

Il ne faut pas non plus avoir peur de se lancer sans connaissance en programmation, les apps et logiciels développés sont tellement intuitifs qu’il n’est plus nécessaire d’être geek, et le robot ne se fâche jamais ! Finalement il est meilleur prof que moi sur certains points 😉

Par contre il faut choisir le matériel adapté, et il peut être onéreux, même si de nouveaux produits tels que Wedo 2.0, Arduino, Thymio… vont démocratiser tout ça.

Ce sont des projets de ce type qui m’apportent beaucoup de satisfaction pédagogique, oser faire confiance à ses élèves et voir que ça marche… J’ai aussi plus de temps pour observer et accompagner mes élèves, puisque je ne fais pas cours, je cherche et  j’apprends avec eux.

Maintenant question financement, chaque année j’y consacre une part de mes commandes « matériel », je fais des PAC ou AEC… et chaque année je complète ma collection.

As-tu déjà un nouveau projet dans les cartons pour la prochaine année scolaire ? Si oui, que peux-tu nous en dire ?

Oui ! Je reviens à mes premiers amours, les abeilles !

J’ai découvert un neuroscientifique, M. Martin Giurfa, qui a démontré les capacités cognitives des abeilles et j’ai dans l’idée de modéliser ses protocoles d’expérimentation, je l’ai contacté par mail, je lui ai exposé mon projet et il est OK !

De mon côté, ça veut dire faire travailler mes élèves sur la biodiversité, les amener à enrichir une conscience éco-citoyenne, faire de la modélisation, découvrir le questionnement scientifique et peut être même les mettre en situation de proposer un protocole d’expériences à notre parrain chercheur…

En savoir plus :
La présentation du projet  (pdf) sur le blog des « Savanturiers du numérique »
Le « loading in progress » du projet sur le blog des « Savanturiers du numérique »
Détails sur les participants et prix reçu sur le site de Canopé Amiens
Description du projet sur Respire

 

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