Travail de soi, pour soi, sur soi

La question des devoirs renvoie à la problématique du travail personnel. Au delà du « à la maison » c’est la capacité à s’engager personnellement dans un travail qui est à la fois visée et exigée pour les devoirs. Ce dossier est donc une occasion de s’interroger en profondeur sur le travail personnel des élèves, comment les y accompagner mais aussi sur notre propre rapport à ce type de travail. Le numéro 27 de « Questions d’Éduc » traitant cette problématique, nous en publions quelques extraits…

Le travail est un mot fort usité et encore plus dans la période actuelle. Parfois -pour ne pas dire souvent- d’ailleurs avec confusions et amalgames.

Crises en campagnes électorales obligent, on entend parler de « manque de travail », de « remettre les gens au travail », de « nouveaux rapports au travail », de « valeur travail », de « mal-être (ou bien-être) au travail » … sans que l’on sache réellement si l’on parle de travail, d’emploi ou de métier.

Il faut le réaffirmer, le travail n’existe pas uniquement dans le cadre d’une activité professionnelle. Inutile de chercher à qualifier « le métier d’élève » pour justifier le travail scolaire, à rapprocher personne à domicile (souvent les femmes) et travail domestique, à faire correspondre sans emploi et sans activité…

Un métier peut représenter des formes de travail. Un emploi peut procurer du travail. Le travail en lui-même se définit comme un ensemble d’activités.

Le dictionnaire définit le travail comme une « activité humaine exigeant un effort soutenu, qui vise à la modification des éléments naturels, à la création et/ou à la production de nouvelles choses, de nouvelles idées ».

Un travail autonome

Travailler est donc avant tout l’action de réaliser quelque chose. Travailler c’est agir. Il s’agit d’une action de soi, une action personnelle.

Cela ne signifie pas qu’elle soit une démarche exclusivement ou prioritaire individuelle, le travail personnel peut tout aussi bien être collectif. Mais il est mené par chaque individu. Souvent même choisi par eux. Ou, lorsqu’il est prescrit, il participe à la volonté de découvrir, de prolonger, d’améliorer ses savoirs, savoir-faire…

Ainsi, le bricoleur « du dimanche » pourra consacrer son temps libre à construire, réparer, améliorer, embellir… son lieu d’habitation ou son véhicule par exemple. L’artiste amateur se concentrera quant à lui à l’apprentissage, l’approfondissement, le perfectionnement, la (re)présentation de son art.

Il peut y avoir une proximité entre certaines formes de travail personnel et l’autodidactie. Une manière d’apprendre par soi-même. Ce qui nécessite tout de même des méthodes d’apprentissage tel que le préconisait déjà en son temps Condorcet (on peut prolonger cette réflexion avec le numéro de Questions d’Éduc consacré à « Apprendre à apprendre »).

L’intérêt du travail personnel, prescrit ou librement choisi, réside en grande partie dans la possibilité d’y expérimenter et développer une activité autonome : faire par soi, le fameux « c’est moi qui l’ai fait » de la publicité !

Un travail formateur

C’est même par cette prise d’autonomie, qui peut être progressive- que le travail personnel possède une fonction formatrice importante. Il permet de mettre en évidence ce que chacun est capable de réaliser. Au-delà du résultat -qui peut être fait pour un tiers- le travail personnel est donc un travail pour soi. Un travail qui apporte à celui qui le réalise. Qui l’enrichit.

Certes, tout travail apprend. Parfois malgré la contrainte, l’acte répétitif, le non-choix. Mais le travail personnel lorsqu’il est envisagé comme un apport personnel (un travail pour soi) est d’autant plus enrichissant. Il permet d’apprendre tout à la fois du résultat de notre travail que des méthodes de travail utilisées.

L’image du travail formateur la plus souvent reprise est celle des compagnons du tour de France. Leur démarche consiste dans une progression qui conduit de l’apprentissage chez plusieurs maîtres à l’élaboration, toute personnelle, d’un chef d’œuvre, summum du savoir-faire acquis et développé.

La réalisation finale donne toute la mesure des compétences ainsi construites progressivement et tend à promouvoir l’ambition que « l’élève dépasse le maître ». En montrant ce qu’il est capable de faire l’élève s’auto-réalise, s’inscrit dans l’héritage de ce qu’il a reçu et en même temps s’en émancipe, ce qui est bien la vocation de tout acte de formation.

Ceci implique que le travail personnel, avant d’être totalement autonome, nécessite d’être guidé, accompagné, tuteuré. Mais aussi qu’à la transmission de savoirs doit correspondre la transmission de méthodes de travail, afin que progressivement l’autonomie puisse être réelle.

Il convient donc autant d’analyser et d’évaluer le travail personnel à la fois dans ce qu’il a permis de réaliser que dans les démarches, les stratégies, les étapes qui ont conduit à cette réalisation. Le travail personnel permet de faire l’apprentissage et se découvrir soi en train de travailler. De faire une découverte de soi.

Un travail transformateur

Dans ce sens, le travail personnel peut être levier de transformation. Il peut devenir un travail sur soi.

Trois axes peuvent illustrer cette possible évolution personnelle.

Tout d’abord, comme l’affirme Hegel : « En travaillant, [l’homme] transforme la nature et, par-là, il se transforme lui-même. » Le travail nous rend moins dépendant de notre environnement puisqu’il nous permet d’agir sur lui voire de le transformer.

Ensuite comme nous l’avons vu précédemment, le travail personnel conduit à une forme d’autonomie, d’autodidactie, d’autoréalisation en prenant de la distance avec l’enseignement de ses « maîtres ».

Enfin, le travail met en évidence les compétences acquises et développées tant dans le résultat obtenu que dans le chemin parcouru pour l’obtenir.

Ces trois apports permettent un retour sur soi. Ils enseignent à se percevoir différemment. Ils valorisent l’image de soi (« j’ai pu le faire », « j’ai su le faire », « j’y suis arrivé »…) et renseignent sur sa propre manière de travailler, de gérer son temps, ses ressources, ses motivations, d’utiliser d’autres apprentissages, des formes différentes d’aides…

Cette connaissance nouvelle de soi est déjà source d’évolution. Elle peut être renforcée par le choix et la volonté d’aller au-delà, de s’en servir pour travailler plus efficacement, avec moins de pression, plus de plaisir, en répartissant mieux son temps… Et ces changements dans la façon de travailler personnellement peuvent se ressentir et être mobilisés dans toutes autres activités de travail ou de loisir.

Un processus plus important que le résultat

Il ne s’agit en rien de faire l’éloge du travail en gommant tous les aspects contraignants voire… que celui-ci peut porter. Mais à l’orée d’une réflexion sur le travail personnel dont tous les articles de ce numéro de « Questions d’Éduc » vont tenter de mettre en évidence les caractéristiques, les apports et les difficultés, avant même de se poser l’ambigu questionnement sur la place du travail personnel dans les démarches d’apprentissage et tout particulièrement à l’École, ce détour paraissait nécessaire.

De soi, pour soi et sur soi, le travail personnel pose la question de notre rapport au monde et de notre volonté et capacité à agir sur lui, sur nous, sur les évolutions à venir. Travailler personnellement s’apprend, se guide, s’accompagne, s’autonomise pour devenir une démarche portée par chacun ayant appris à mieux se connaître.

Le travail personnel relève d’une dimension philosophique et citoyenne : la reconnaissance des capacités de chacune et chacun à travailler sur soi et sur le monde qui nous entoure et d’y prendre une place active.

Ici le résultat est moins important certainement que le chemin (le processus) qui y conduit, « le voyage plus important que la destination » pour reprendre l’expression de Robert Louis Stevenson.

Ce texte est issu du Questions d’Éduc n°27 « Le travail personnel »

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