L’enseignement mutuel : un retour aux sources.

74674ead2397142f864761e747b7406cLe saviez vous ? La forme scolaire actuelle, généralement associée à l’École républicaine et laïque, n’est ni laïque ni républicaine. Elle a pour modèle les Écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de La Salle, fondées au XVIIIe siècle, calquées sur les nefs des églises. Les élèves nombreux, regroupés par tranche d’âge, écoutent immobiles et silencieux un maître sur une estrade qui détient le savoir. C’est « l’enseignement simultané ». Mais on oublie souvent qu’il existait, dans le même temps, un « enseignement mutuel » : les élèves les plus experts forment leurs condisciples moins avancés dans des classes multi-âges. Les résultats y sont spectaculaires.
Lorsqu’il faudra choisir un modèle pour une école unifiée au sein de la IIIe République, c’est l’enseignement simultané qui aura les faveurs des politiques. Pour des raisons économiques, mais pas seulement.

C’est donc l’histoire de l’enterrement puis de la résurrection d’une forme scolaire ancienne dont Vincent Faillet nous fait le récit dans son ouvrage paru en novembre dernier aux éditions Descartes & Cie.
C’est aussi l’histoire du cheminement d’un enseignant, qui, suivant les traces des pionniers de l’Éducation Nouvelle, décide un jour de lâcher prise et de faire confiance à ses élèves.
C’est passionnant.

Vincent Faillet, professeur agrégé de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), actuellement en poste au lycée Dorian a très gentiment accepté de répondre à nos questions.

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L’École de demain – Vous racontez dans votre livre que l’élément déclencheur de votre « métamorphose » pédagogique a été la comparaison entre votre salle de classe et celle décrite dans le Dictionnaire de Ferdinand Buisson. N’y avait-il vraiment eu aucun signe avant-coureur ?

Vincent Faillet – L’élément déclencheur fut en effet cette prise de conscience que la salle de classe était figée depuis des siècles. Cela a été le chaînon manquant qui a permis de donner du sens à mon parcours pédagogique déjà bien riche d’expérimentations. J’ai toujours cherché à favoriser la collaboration et la coopération entre les élèves durant mes cours mais je le faisais sans vraiment comprendre que la lutte était vaine car la salle de classe n’était pas conçue et aménagée pour cela.

EdD – Vous racontez également que ce sont vos élèves qui ont fait les premiers pas, à partir du moment où vous leur avez accordé un espace de liberté et de création. Comment expliquez-vous que ce soit si rarement le cas dans les classes, cette liberté donnée aux élèves ?

VF – Si l’on suit la pensée de Michel Foucault, l’école c’est la prison et la prison est l’espace même de la privation de liberté. Et de la même façon que la conception des prisons ne favorise pas le mouvement et les déplacements libres de leurs occupants, les salles de classe sont conçues pour que les élèves soient enseignés « bouche cousue et cul posé » selon la formule de Michel Serres.

Mon fils cadet est entré au « cours préparatoire » cette année. Les débuts ont été difficiles pour lui car il a quitté une salle de classe de « grande section » dans laquelle il pouvait se déplacer librement pour une salle de classe avec les tables et les chaises sagement alignées et ordonnées devant le magistral tableau. Lorsque je suis allé dans cette salle pour la réunion parents-enseignant, mon premier sentiment a été un sentiment de peine profonde pour mon fils. Bien que l’enseignante fût formidable et justifia son choix, je comprenais que cette salle allait détruire la capacité naturelle de mon fils à aller vers ses camarades notamment pour de l’entraide ; c’est une organisation qui isole dans un face à face enseignant-élèves. Que restera-t-il, dans quelques mois ou dans quelques années, de cette propension de mon fils et des autres enfants à apprendre avec leurs semblables ? Sans doute plus rien ou pas grand-chose, ils seront formatés par le système. Je veux changer cela !


EdD – Vous dites que lors des premières séances d’enseignement mutuel, vous dites avoir constaté que « La salle visiblement ne [vous] appartenait plus »… Cette phrase est étonnante. N’est-ce pas là qu’il faut rechercher la force et la permanence de l’enseignement simultané ?

VF – Cela montre avant tout que les élèves ont des idées et que l’école telle que nous la proposons aujourd’hui n’est pas celle qui serait spontanément imaginée par ces derniers. Voilà qui donne matière à réflexion ! Cela montre aussi que le formatage que j’évoquais dans la question précédente n’est pas irréversible. C’est une bonne nouvelle. Il ne faut pas réduire ce débat à un dialogue impossible entre une position libertaire et une autre liberticide. Je pense qu’il faut revoir ce vieux logiciel de l’école car il n’est plus adapté au monde dans lequel vivent nos élèves. Et si l’enseignement simultané persiste, c’est avant tout parce que l’aménagement des salles de classe ne propose pas vraiment d’autre posture pour les élèves et les enseignants. Il ne sert donc à rien de changer le logiciel sans changer la machine ! Or, nos politiques éducatives ont tendance à se focaliser sur la refonte permanente du logiciel sans chercher mettre à jour la machine !

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EdD – Vous vous réclamez à la fois de l’école mutuelle et de l’éducation nouvelle. Quels sont les points communs de cette double appartenance ?

VF – Je vois deux points communs entre l’école mutuelle et l’éducation nouvelle : la prise en compte du corps de l’élève et celle du plaisir d’apprendre, deux points complètement occultés par le système traditionnel simultané.

La prise de conscience du corps de l’élève, c’est se dire que l’élève n’est pas qu’un cerveau qu’il faudrait remplir mais aussi un corps qui doit se mouvoir pour exister. Je cite dans mon livre quelques témoignages d’élèves extraits de l’ouvrage « Le corps de l’élève dans la classe » de Claude Pujade-Renaud. C’est assez édifiant de lire la perception qu’ils ont d’eux-mêmes : corps absents et âmes mortes !

Quant au plaisir, il est complètement absent du débat même si certains comme Philippe Meirieu s’évertuent à le mettre en avant. Quel calvaire pour les élèves et quelle erreur quant on connait les vertus du plaisir et du jeu dans l’apprendre !


EdD – Vous êtes considéré comme un « enseignant innovant ». Cela signifie quoi pour vous « innover » ?

VF – Pour moi innover, c’est se dire que demain ne doit pas être comme hier et qu’avant-hier porte peut-être en lui les germes de demain. C’est aussi laisser sa chance au hasard, là c’est le biologiste qui parle !


EdD – Si vous aviez un seul conseil à donner aux collègues qui voudraient métamorphoser leur classe ?

VF – Mon conseil serait de lâcher prise pour oser aller vers la transgression du modèle dominant ! Et je conseillerais de le faire surtout en restant soi-même et en ne cherchant pas nécessairement à appliquer les recettes qui marchent pour d’autres. Quand je présente la « classe mutuelle » dans mon livre, ce n’est qu’un exemple imparfait de ce que l’on peut faire, sûrement pas un modèle !

Pour en savoir plus :  www.vincentfaillet.fr

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