« Humanités scientifiques et numériques » késako ?

Dans la présentation du futur bac, une nouvelle discipline est prévue au lycée dans le socle de culture commune qui concernera les élèves de lycées quels que soient par ailleurs leurs choix de spécialités, il s’agit des “Humanités scientifiques et numériques”.
Quelle est cette nouvelle discipline étrange ? nous avons cherché…

L’intitulé complet “Humanités scientifiques et numériques” n’existait pas à notre connaissance avant l’annonce faite il y a quelques jours par le ministre, par contre “Humanités numériques” pré-existait ce qui devrait pouvoir contribuer à nous éclairer.

Commençons par Wikipedia qui définit ainsi les “Humanités numériques” :

Les humanités numériques (ou digital humanities, abrégées « DH »2) sont un domaine de recherche, d’enseignement et d’ingénierie au croisement de l’informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales.

Elles se caractérisent par des méthodes et des pratiques liées à l’utilisation et au développement d’outils numériques en sciences humaines et sociales (les humanities computing, ou « humanités computationnelles »), en ligne et hors ligne, ainsi que par la volonté de prendre en compte les nouveaux contenus et médias numériques, au même titre que des objets d’étude plus traditionnels (les digital studies, ou « études numériques »).

Les humanités numériques s’enracinent souvent d’une façon explicite dans un mouvement en faveur de la diffusion, du partage et de la valorisation du savoir.

Il existe des chaires universitaires “Humanités numériques” par exemple à l’EPFL de Lausanne, à l’université de Leipzig et à la Sorbonne. On a aussi des masters avec cet intitulé notamment à Rennes 2, à Rouen, à l’ENS Lyon, à l’ENS Paris avec l’ENC, l’EPHE et l’EHESS…

La définition donnée sur le site de l’ENS pour le parcours “Humanités numériques” est la suivante :

Qu’appelle-t-on les Humanités numériques ? Un ensemble d’outils, de méthodes et de protocoles utilisant l’informatique, que l’on peut appliquer à l’enseignement et à la recherche en lettres et sciences humaines et sociales, et qui permettent d’enrichir les objets d’étude, d’en faciliter la diffusion et l’analyse.

Le Master “Humanités numériques” de l’Université PSL est décrit ainsi :

Le nouveau Master « Humanités numériques » a pour ambition de former à l’exploitation et l’analyse des données des sciences humaines des étudiants titulaires d’une licence qui approfondissent également la connaissance de leur discipline (histoire et philologie, lettres, archéologie, etc.).

Objectifs pédagogiques

Acquérir la double compétence indispensable pour mener, de manière autonome, des recherches s’inscrivant dans le champ des humanités numériques et computationnelles.

Au-delà du spectre usuel des humanités numériques, ce Master s’inscrit résolument dans le tournant computationnel et l’exploitation des données, au service de l’élaboration de nouvelles connaissances dans les champs des sciences humaines et sociales. Il cumule une formation exigeante en SHS, se fondant sur les enseignements des quatre établissements partenaires, avec une formation aux problématiques, méthodes et outils utiles à la recherche et à l’analyse de données (algorithmie, méthodes quantitatives, modélisation, intelligence artificielle).

Nous avons aussi demandé à Divina Frau-Meigs, sociologue des médias sa définition que voici :
Les humanités numériques peuvent être définies comme l’augmentation des sciences humaines et sociales par les technologies de l’information et de la communication. Ce n’est pas tant une mise à disposition des outils que l’intégration de la notion de participation (individuelle et collaborative) qui est au cœur des humanités numériques. Elle deviennent des humanités créatives, insérées à la culture comme immense réseau cognitif capable de répondre à la demande sociale en matière de contenus culturels.

Nous voilà donc avec un domaine vaste et non clairement délimité mais qui, de façon convergente dans les différentes visions, met en lien les humanités (définies comme étant les lettres et sciences humaines et sociales) et ce que le numérique peut y apporter tant dans l’aspect recherche, notamment via des outils de traitement et d’analyse, mais aussi par des méthodes spécifiques incluant par exemple une dimension participative.

Si on passe du supérieur au secondaire, qu’est-ce-que cela pourrait donner ? On a pour cela une référence qui figure dans le rapport de 2014 “Jules Ferry 3.0” qui préconisait la création d’un “Bac Humanités Numériques” ainsi décrit :   

Oser le bac Humanités Numériques, un nouveau bac général

Parmi les solutions envisageables pour que notre système éducatif tire parti du numérique, le bac Humanités Numériques en est une. Le but peut paraître modeste : « un parmi plusieurs bacs généraux ». Mais, l’intention est que ce bac serve à la fois de symbole, de catalyseur, et de banc d’essai.

Il s’agit de rien de moins que d’inventer « le bac de l’individu créatif de la civilisation numérique ». Ce bac est par essence le plus général des bacs généraux puisqu’il se positionne au croisement des sciences, lettres, et sciences humaines et sociales, en décloisonnant ces champs du savoir. Son but est de revisiter les humanités dans toutes leur richesse et leur modernité, en s’appuyant sur les sciences et techniques du numérique.

Le bac HN inclut les disciplines classiques, sans en délaisser aucune : maths, physique-chimie, science et vie de la terre, français, philosophie, histoire-géographie, économie, langues vivantes.

On a là un bac incluant des disciplines littéraires et scientifiques, qui s’articulent entre elles… Qu’est-ce que cela peut donner si on veut fondre tout cela dans une seule discipline ou du moins, un seul enseignement ?

On peut à ce stade comprendre que Jean-Michel Blanquer ait ajouté le mot “scientifiques” pour rendre visible la nécessaire présence des sciences dans les “Humanités numériques” ne serait-ce qu’à travers les aspects mathématiques du numérique.

Voyons maintenant comment il définit lui-même cet enseignement.

Je me suis pour cela appuyée sur son audition du 20 février 2018 par la commission des affaires culturelles de l’Assemblée Nationale. On peut visionner l’intégralité de cette audition ici.
Ce qui est ci-dessous est une transposition écrite et synthétique de propos tenus à l’oral, ils sont fidèles dans l’esprit mais il ne s’agit pas d’une transcription intégrale. C’est pour cela qu’ils ne sont pas entre guillemets.

Les “Humanités scientifiques et numériques” c’est la culture mathématique et scientifique commune de nos élèves qui suppose une compétence numérique (codage, mathématiques et algorithmique) et la mise en perspective des grandes évolutions scientifiques de notre époque comme la transition écologique et la bioéthique. Elle permet d’avoir une vision des transformations scientifiques et d’accentuer le raisonnement scientifique des élèves.

Le programme de cet enseignement est à définir, les professeurs pourront venir de disciplines différentes ; ceux de mathématiques, de SVT, et de physique chimie sont particulièrement concernés.

On devra avoir à la fois les vertus concrètes et appliquées des mathématiques, notamment algorithmiques et le codage, avec le lien entre mathématiques et numérique, mais aussi la prise de conscience par les élèves des enjeux de ce monde numérique dans lequel nous sommes entrés, enjeux précis et techniques. Si on sait coder on peut dépasser la superficialité des usages numériques, et avoir un recul, une mise en perspective scientifique et philosophique des grandes révolutions techniques de notre époque. Ce sera quelque chose de très innovant et au cœur de ce que sont nos grandes questions contemporaines, pas d’un point de vue strictement intellectuel mais appliqué avec probablement un programme avec des mathématiques que l’on pourra qualifier de mathématiques appliquées.

Conclusion, pour notre ministre, les “Humanités scientifiques et numériques” contiennent bien des sciences dures et du numérique mais… il n’y a pas -ou il a oublié d’en parler- d’Humanités : pas de lettres, pas de langues, pas de sciences humaines et sociales !
Comprenne qui pourra…

Image : Pixabay CCO Public Domain

3 réponses à “« Humanités scientifiques et numériques » késako ?

  1. « Pas de lettres, pas de langues, pas de sciences humaines et sociales » dans cette nouvelle matière, et bien heureusement !!!
    Les mêmes élèves recevront en parallèle 4h de français, 3h d’histoire géographie, 0,5 h d’enseignement moral et civique, 4,5 h de langues vivantes.
    Comme depuis plusieurs décennies ce sont encore cette fois-ci les sciences dures qui reculent dans la formation de l’honnête citoyen du 21ème siècle. Celui-ci portera donc son bulletin dans l’urne en vue de statuer sur les choix énergétiques ou climatiques sans rien y comprendre.

    • Certes mais alors il faut le nommer autrement… employer le terme « humanités » pour un enseignement qui n’en contient pas pose un problème !

  2. cette réforme est la mort des sciences expérimentales. On veut que l’environnement et la santé soit compris de tous mais on supprime leur enseignement .Il semble qu’aucun scientifique n’ait été consulté pour arriver à cette extrémité. Une nation sans culture scientifique sera une nation qui régresse, hélas nos dirigeants n’ont pas étudié les sciences à leur juste valeur. Pauvre France, les économies ne sont hélas que le fil directeur de cette réforme créée par des buraucrates qui n’ont jamais enseigné ni discuter avec des adolescents……

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s