Un tutorat pas si fortuit que ça

Matthieu Barbarin est amateur de musique et de sport mais surtout professeur contractuel de lettres modernes depuis 4 ans dans l’Académie de Créteil. Cette année, profitant d’un hasard d’emploi du temps, il a organisé un tutorat entre ses élèves de 4e et ses élèves de 6e.

Ecole de demain : Pouvez vous nous expliquer en quelques mots le dispositif que vous avez mis en place entre vos élèves ?

Matthieu Barbarin : Avec mes élèves de 6e, nous sommes en train de finaliser un projet articulé autour des mythes gréco-romains qui vise à faire créer aux élèves une mini-pièce de théâtre et à la leur faire jouer. Au premier trimestre ils ont travaillé sur les étapes du récit et le genre théatral et découvert la mythologie gréco-romaine. Puis, ils ont imaginé leurs propres personnages mythologiques (avec leurs attributs, leurs personnalités) et ils doivent, en groupe, écrire un récit mythologique impliquant leurs personnages. En parallèle, deux ateliers sont proposés : un pour illustrer leur personnage et l’autre pour la construction d’un arbre généalogique commun. Ils doivent donc maintenant écrire la mini-pièce et apprendre leurs textes.

Par ailleurs, j’ai remarqué que les élèves de 4e dont je suis professeur principal avaient des heures de « trous » dans leur emploi du temps qui coïncidaient avec deux heures de 6e dans mon propre emploi du temps. J’ai donc proposé aux élèves de 4e d’accompagner les élèves de 6e dans leurs travaux sous la forme d’un tutorat et à mon grand étonnement 14 élèves se sont portés volontaires. Pendant 6 semaines, ils ont accepté de venir deux heures plus tôt au collège !
Ce tutorat a pris deux formes. L’une a permis aux élèves de 6e en grande difficulté d’apprentissage ou présentant des problèmes de discipline d’être accompagné individuellement par un élève de 4e. L’autre a constitué en un encadrement du travail des groupes.

EdD : Comment vous est venu l’idée de faire travailler les élèves ainsi ? Comment cela a-t-il été accueilli dans votre établissement ?

MB : J’ai toujours été frappé, depuis que j’enseigne, par les limites de l’enseignement frontal, avec le professeur en position de « sachant » et l’élève dans celle de « l’apprenant ». Lors de mes débuts il y a quelques années, j’ai notamment étudié les divers travaux de Célestin et Elise Freinet qui se concentrent sur la nécessité de placer les élèves en situation d’acteurs de leur apprentissage et de repenser l’espace dédié à l’enseignement pour favoriser les travaux collectifs et collaboratifs. D’autre part, j’ai également lu un rapport de l’organisme gouvernemental France Stratégie, mené par Son Thierry Ly, intitulé « Quelle finalité pour l’école ?», et qui s’attache notamment à proposer des modèles alternatifs d’éducation. J’ai trouvé le passage consacré à « l’accomplissement de la personnalité de l’élève » tout à fait passionnant.
Dans l’un de mes établissements précédents, en Réseau d’Éducation Prioritaire, j’avais mis en place un projet de classe média avec une classe de 4e. Un système d’entraide avait été organisé entre les élèves, qui remplissaient diverses fonctions d’une rédaction de journal. Les résultats avaient été très encourageants.
Lors de mon arrivée dans ce nouveau collège en septembre dernier j’avais envie de retenter l’expérience. Je me suis donné un trimestre d’observation, pour établir un diagnostic du profil de mes classes. Cela me paraît incontournable pour bien préparer un programme de tutorat : bien cerner les élèves (compétences, acquisition de connaissances, capacités d’organisation et d’autonomie), mais aussi appréhender les enfants individuellement pour s’adapter à leurs profils et tempéraments respectifs et ainsi développer des stratégies d’apprentissage.
Il faut aussi disposer d’une salle qui permette d’organiser cette coopération. Il faut de la place !

L’établissement a bien accueilli mon initiative et m’a demandé d’écrire un petit rapport pour évaluer cette expérience, ce que je trouve tout à fait positif.

EdD : Avez vous déjà pu en ressentir les effets de ce dispositif ? Et si oui, dans quels domaines ?

MB : Le tutorat s’est étalé sur 7 semaines au total. Dans le cours de français, avec les 6e, j’ai pu observer de belles évolutions sur le plan disciplinaire, avec des ambiances de classes plus apaisées.
Sur le plan purement scolaire, quelques élèves m’ont agréablement surpris en gagnant en confiance et surtout en autonomie. C’est flagrant : en 6e, les élèves, plus encore que leurs aînés, ont besoin d’être constamment rassurés et ont peur de se tromper. Ils préfèrent souvent ne pas répondre à une question plutôt que d’écrire une erreur. Avec le tutorat, j’ai rapidement senti des effets bénéfiques.
Dans les autres matières, on ne m’a pas rapporté d’améliorations notables, c’est encore à évaluer. J’ai tendance à penser que les élèves s’adaptent aux cadres disciplinaires et méthodologiques de leurs professeurs, et qu’en l’état, ils ont parfaitement épousé les miens ; maintenant, je crois qu’ils fonctionnent par compartiment parce que le système scolaire les incite à réagir ainsi. Si tous les professeurs s’alignaient sur un discours et des projets pédagogiques communs, cela ferait je pense, une différence majeure.

Pour les 4e, c’était intéressant de voir certain.e.s élèves découvrir leurs capacités de transmission. La première chose frappante fut d’entendre à quel point les 4ème avaient trouvé difficile d’être les encadrant.e.s plutôt que d’être les encadré.e.s. Beaucoup m’ont dit qu’ils avaient été surpris par les faibles capacités de concentration des élèves de 6ème, et se sont demandés si finalement eux-mêmes ne faisaient pas pareils (sans pouvoir y apporter de réponse). Le volume sonore, lors de la prise de parole de leurs cadets, les a également surpris.
Ils ont beaucoup appris sur leur capacité à résoudre des conflits, notamment lors des travaux en groupe : comment réussir à garder un climat de travail bienveillant et dynamique ? Pas facile ! Certains élèves se sont révélés étonnamment excellents en tant que transmetteurs et ont remobilisé des compétences et des connaissances acquises par le passé. Ils ont ainsi pu prendre conscience du chemin qu’ils avaient parcouru. Les élèves sont toujours dans la projection de ce qu’ils devront acquérir, mais ce dispositif leur permet aussi d’avoir un retour sur le cheminement de leur scolarité et de prendre conscience, sans enjeu de note ou d’évaluation, sur ce qu’ils savent faire. C’est au final très valorisant et important pour des adolescents.

EdD : : Pensez vous que ce dispositif est reconductible ou bien est-il lié aux élèves que vous avez cette année ?

MB :C’est possiblement reconductible tout au long de l’année, cela dépend de beaucoup de facteurs.

EdD : Avez vous eu des réactions de la part des familles (des élèves aidés et des élèves aidants) ? Si oui, lesquelles ?

MB :Les réactions ont été très positives : la plupart des élèves de 4e aimerait renouveler l’expérience (et d’autres la rejoindre), et les 6e plus encore ! Je n’ai honnêtement pas eu de retours des parents sur ce projet précis, à voir !

EdD : D’après votre bio twitter, vous avez eu une vie en dehors de l’éducation. Pensez vous que cela a une influence sur votre façon d’envisager votre métier aujourd’hui ?

MB : Clairement. J’aurais été incapable d’enseigner après mon diplôme de lettres, je n’en avais pas la maturité. J’étais bien trop vert à l’époque ! Entre temps, toutes mes autres expériences dans le monde du travail et mes autres formations universitaires, m’ont permis je crois, de gagner en consistance, en confiance aussi. Mon parcours est cabossé, avec des réussites, des échecs, et j’ai le sentiment que c’est une force. Je ne suis pas le prototype de l’élève qui a toujours eu des bonnes notes ou pour qui les choses ont toujours été linéaires ou naturelles, et je crois que mon profil apaise pas mal les élèves. Mes collègues titulaires, chaque année, m’accueillent toujours avec beaucoup de bienveillance. Nous échangeons sur nos perceptions respectives qui découlent de nos formations différentes et au sein d’une équipe pédagogique, cette complémentarité est une force.

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