Maternelle, comment améliorer la formation des enseignants ?

L’École maternelle 2

Pour un essor de la curiosité, une appréhension du monde… et l’éveil de la pensée

 

Paul Marciano est pédopsychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie clinique, médecin honoraire des hôpitaux, auteur ou directeur de nombreux ouvrages dont La dyslexie-dysorthographie  et  Enseigner et transmettre, L’enfant et l’école : regards croisés. Suite à sa trop courte intervention, dans le public, aux assises de la maternelle et sa mise en avant de la nécessité du rôle de l’école maternelle pour apprendre à penser aux enfants, nous avons décidé de prendre contact avec lui. Dans les articles qui suivent sous forme d’épisodes, il répond à nos questions grâce à l’expérience qu’il a acquise en travaillant avec des enseignants et des enfants.

II – Comment améliorer la formation des enseignants en maternelle ?

 

Elle pourrait être l’objet d’une sorte de spécialisation après un tronc commun. En effet, la psychologie du très jeune enfant, ses étapes évolutives, les conflits maturatifs auxquels il est confronté imposeraient selon nous un temps supplémentaire au niveau du cursus.

Nous faisons ainsi référence aux processus d’attachement, aux modalités d’investissement d’un nouveau lieu qui peut, d’ailleurs, être le seul que l’enfant découvre et apprend à connaître à côté de celui de la maison. Il s’agit d’approcher le sens de ses peurs, de son angoisse d’abandon, de la crainte de perdre ses parents, surtout que de manière fréquente quand l’enfant arrive en maternelle un puîné occupe la maman qui est parfois obligée de s’en distraire pour venir le chercher avec peut-être le risque « imaginaire » qu’elle ne viendra pas et qu’elle le laissera au profit du plus jeune.

 

Les différences d’origines, de cultures, de langues renvoient l’enfant à la question de sa place, de son inscription parmi les autres, du regard qu’il peut porter sur leur singularité et sur la sienne. Ainsi l’école est-elle pour lui un lieu de relégation ou à l’inverse de réussite, puisqu’une nouvelle étape lui est proposée qu’il va accepter de franchir ou pas.

 

De manière conjointe, quelques notions de psychomotricité s’avèrent indispensables puisque le développement harmonieux du corps vient favoriser l’essor des jeux moteurs et réciproquement… les déplacements, l’appréhension de l’espace, l’utilisation de la main pour le dessin, le graphisme, le coloriage avant que la latéralisation devienne plus affirmée ; l’essor enfin du langage et sa « maîtrise » pour la communication avec l’autre.

 

Une place particulière doit être consacrée dans la formation à la rencontre avec les parents qui sont des interlocuteurs indispensables et qui voient souvent à l’occasion des premiers pas scolaires de leur enfant même en maternelle, son destin se jouer.

 

Les notions d’empathie, de préparation aux dialogues, de disponibilité voire d’éthologie* doivent être abordées surtout quand l’enfant présente des difficultés précocement identifiées, qu’il faut évoquer avec les parents sans trop les blesser puisqu’en général ils les ont eux-mêmes plus ou moins perçues avec une certaine affliction. À côté de ces apports théorico-pratiques et d’autres encore, la mise en situation semble indispensable sinon obligatoire à l’instar des médecins en formation qui vont en stages à l’hôpital et auprès de leurs confrères. En effet, l’expérimentation des sensations éprouvées sous le regard des enfants, la capacité à s’adresser à eux et à capter leur attention ne peuvent, c’est évident, se trouver dans les livres.

 

Elles doivent se ressentir de manière éminemment concrète, en ayant aussi un tuteur aîné qui sous forme de compagnonnage peut constituer un précieux guide et remplir cette fonction initiatique. Il me semble déterminant d’être soi-même en constante situation d’apprenant et de la vivre précisément pour pouvoir apprendre aux autres.

 

Cependant, malgré une formation satisfaisante, l’enseignant va légitimement, comme dans tous les métiers d’ailleurs, rencontrer des situations complexes auxquelles il ne saura faire face seul. C’est à ce titre que nous plaidons de manière convaincue pour des rencontres entre enseignants de maternelle pour un étayage réciproque, une analyse de situations, une innovation pédagogique, rencontres qui devront être de manière scandée et pour certaines médiatisées par un tiers extérieur. Nous en parlons plus loin.

 

 

III – Aider l’enfant à penser vous semble être un des axes importants de la scolarisation ?

 

La faculté de penser n’est pas le propre de l’enfant grand et les travaux récents dans le domaine de la psychologie le prouvent largement, en identifiant cette disposition à un âge très précoce et donc a fortiori chez l’enfant à l’école maternelle.

 

Cette activité de penser recouvrirait d’abord la capacité qu’acquiert l’enfant à mettre en mots ses émotions après qu’il se soit efforcé de les identifier. Le mécanisme d’identification implique qu’il accepte de se pencher sur lui-même ainsi que sur les sentiments internes qu’il croise sans inhibitions, peurs ou craintes d’être désavoué ou sanctionné. Les ayant « rencontrées », il accepte que ses manifestations émotionnelles soient les siennes et devrait éprouver l’envie de les exprimer grâce à ses mots qui deviendraient en quelque sorte leur véhicule. Cependant, son travail d’analyse va l’aider à différencier ce qu’il peut dire et ne pas dire. Ainsi par exemple la haine de l’autre ou de l’un de ses parents alors identifiée, peut subir le processus de sublimation sans être pour autant exprimée ou mise en acte. La sublimation est un processus de penser qui justement permet d’éviter que les choses trop crues soient énoncées et que les passages à l’acte soit réfrénés même si ce n’est pas toujours le cas. Il semble que tous ces processus trouvent leur plein essor grâce à un moment fondamental de la petite enfance que l’on appelle le moment de séparation-individuation. A cette époque, l’enfant commence à saisir avec d’ailleurs une certaine affliction qu’il n’est plus le seul objet d’amour de sa mère et que la période de fusion sous la forme de dyade cesse pour laisser la place à un sentiment de perte et d’intense nostalgie.

 

Cependant et là réside l’une des autres fonctions de l’activité de penser, l’enfant va appréhender cette distance indispensable d’avec la mère pour pouvoir grandir, non comme une perte définitive, ce qui est fort heureux, mais comme l’avènement essentiel de deux espaces psychiques. Celui de la mère habitée par le désir de catalyser chez son enfant le désir à lui de devenir autonome en lui en fournissant les moyens. Celui de l’enfant soumis à un très gros travail de penser pour justement élaborer la précieuse et vitale différence entre distance et perte. La mère est toujours bien là mais n’est plus confondue avec lui. On parle alors d’avènement d’une position de sujet pour l’enfant et de relations désormais intersubjectives. Relations qui sont d’un tout ordre que celui de la période fusionnelle.

 

Il s’agit là d’une expérience déterminante que l’instauration de ce principe de différenciation entre les deux sujets – mère et enfant – mais aussi entre les événements que sont la séparation et la perte. Expérience qui va ainsi constituer une sorte d’empreinte en forme de moment inaugural pour d’autres mécanismes ultérieurs de différenciation. Et en particulier lors de la fréquentation de l’école qui convoque, comme l’on dit, l’enfant devant ses propres instances psychiques qui se mettent progressivement en place. En d’autres termes quand l’enfant vient à l’école, il déploie un processus d’analyse qui devrait lui permettre, premièrement de surmonter l’inquiétude liée au départ de la mère ou de celle qui en fait figure, d’avoir deuxièmement la capacité d’anticiper son retour et donc troisièmement d’accepter le long moment qui les sépare. La régularité et la répétition des séquences l’aident dans ce travail surtout si elles se reproduisent avec suffisamment d’assiduité pour générer ce sentiment de quiétude qui suit ce premier moment d’anxiété.

 

La mère aura bien évidemment, de sa place, participé à cette réassurance en multipliant les mots qu’il convient auquel le jeune enfant s’est familiarisé et qu’il garde au fond de son monde interne pour se les rappeler lors des moments difficiles. Ainsi l’image de sa mère a revêtu de manière extrêmement précise cette fonction de conjuration de l’angoisse.

 

En effet, tous ces mécanismes rapidement campés ont été possibles grâce aussi à une fonction que l’on appelle la « fonction de détoxication » décrite par Wilfred Bion, un psychanalyste anglais continuateur des travaux féconds de Mélanie Klein.

 

Cette fonction est ainsi dénommée parce qu’elle implique de la part de la mère la prise en compte de l’inquiétude de son enfant, de l’accueillir pour tenter de la diminuer et de lui restituer cet affect débarrassé de son trop plein de douleur. Cette sorte de va et vient vaut aussi pour les événements ultérieurs vécus par l’enfant tandis que l’image intériorisée d’une mère pacifiante va pouvoir l’accompagner pour qu’il finisse par faire lui-même cet indispensable travail de penser. Par ailleurs, sa fréquentation scolaire, les relations avec ses pairs et son enseignant, bref son monde environnant immédiat induisent des éprouvés des émotions des affects qui font partie cette fois de son monde interne qu’il accepte parfois de livrer ou à l’inverse de garder secrètement (l’on pense là à la réticence de certains enfants que l’on assaille de questions au sortir de l’école et qui répondent souvent par lassitude « je ne sais pas » comme pour éconduire leurs parents. Tandis que de leur côté, ils ne racontent pratiquement jamais ce qu’ils ont fait ou vécu à propos de leurs activités prétextant que cela n’a aucun intérêt favorisant ainsi une sorte de « blanc » au niveau de la représentation que tente de se faire l’enfant à propos de leurs occupations en son absence).

 

L’on pourrait donc considérer tous ces événements « matriciels » comme annonçant en miniature le rapport que l’enfant va établir avec le monde plus large au fur et à mesure de son avancée. Et auquel il est en quelque sorte préparé du fait de ses propres expériences mais du fait aussi de la présentation qu’en font les parents de manière initiatique.

 

En d’autres termes et pour revenir plus précisément à l’école maternelle, la disparition de la mère quand l’enfant est en classe n’est désormais perçue que comme disparition momentanée promise à un retour. La dimension d’une mère rassurante s’est en quelque sorte construite au sein de son monde interne du fait des expériences répétées d’abandons et de retrouvailles, une mère fiable qui aide l’enfant à transformer ses affects pénibles en pensées et en représentations mentales.

 

Il en sera de même des autres sentiments comme la rivalité, la jalousie, l’envie, la déception (souvent engendrée par la formule sentencieuse « Tu n’es plus mon copain »). Dès lors qu’ils sont pensés, épargnent l’enfant des craintes d’être exclu, mis au ban ou pire détruit « imaginairement » par la haine en provenance des autres. La permanence des figures d’attachement leur fiabilité dans leurs fonctions protectrices au sein de son monde interne, l’aident à conjurer de trop vives angoisses.

 

En somme penser le monde revient à concevoir le principe fondamental de la différence entre soi et les autres, une différence qui n’exclut pas mais qui instaure un rapport à l’altérité marquée du sceau du respect. Être différent ce n’est pas être remisé aux confins de la communauté ; penser renvoie à l’Éthique…

*L’éthologie désigne l’étude scientifique du comportement des espèces animales, incluant l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, à travers des méthodes biologiques

 

Lien vers le premier article.

 

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