« Les culottées » : une collègue prof-doc mène un défi lecture avec des élèves en situation de handicap

Professeure documentaliste dans l’académie de Nancy-Metz, Virginie travaille depuis plus de dix ans dans un collège de 520 élèves, incluant deux ULIS (troubles spécifiques du langage et troubles des fonctions cognitives). Titulaire du 2CA-SH option D, elle nous explique sa façon de travailler avec les élèves atteints de troubles importants des fonctions cognitives et nous présente le « défi-lecture culottées », qu’elle a lancé l’an dernier.

Quel est ton parcours ?

J’ai fait une formation initiale en langues (anglais et danois), linguistique et informatique, pour finalement passer le Capes Documentation en 2006, car il avait l’avantage d’allier interdisciplinarité et pratique du numérique.

Qu’est-ce qui t’a amenée à passer le 2 CA-SH ?

J’ai décidé de le passer en 2012 dans l’option D, « Troubles importants des fonctions cognitives » pour plusieurs raisons. D’abord, le besoin de me former à comprendre les difficultés d’apprentissages en général, et de mieux ‘’apprendre à apprendre’’ à TOUS les élèves. Aussi, pour approfondir ma connaissance des différents DYS (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, etc.) et des remédiations et adaptations qu’on peut apporter en classe. De plus, au niveau personnel, ça m’a éclairée sur mes propres troubles car j’ai eu la surprise d’être diagnostiquée dyspraxique visuo-spatiale durant la certification.

En quoi consiste cette certification ? Comment peut-on l’obtenir ?

Anciennement nommée « CAPASH » pour le premier degré et « 2CASH » pour le second degré, cette certification est devenue en 2017 le « CAPPEI » ou Certificat d’Aptitude Professionnelle aux Pratiques de l’Éducation Inclusive. Elle s’adresse aux enseignants accueillant des élèves en situation de handicap. On porte sa candidature auprès de sa voie hiérarchique. Les candidats retenus suivent ensuite une formation sur une année en alternance. Il y a 144 h de formation en tronc commun, 104 h pour 2 modules d’approfondissement au choix, et 52 h pour un module de professionnalisation dans l’emploi. L’examen final du CAPPEI comporte 3 épreuves de 45 minutes chacune devant un jury : épreuve d’enseignement avec un groupe d’élèves suivie d’un entretien ; entretien avec la commission à partir d’un dossier élaboré par le candidat portant sur sa pratique professionnelle ; présentation d’une action conduite témoignant de notre rôle de personne ressource.

Peux-tu nous décrire le profil des élèves de l’ULIS du collège ?

Cette année dans mon collège, l’ensemble des élèves du dispositif TFC (« Troubles des fonctions cognitives ») sont lecteurs. Ils ont en commun d’importantes difficultés d’apprentissages, et plusieurs sont porteurs de troubles DYS ou d’autisme. En lecture, si certains ont accès au code, ils n’ont que très peu accès au sens. On observe beaucoup de difficultés de repérage dans le texte. La lecture est souvent hachée avec la suppression de syllabes dans les mots. De plus, les registres lexicaux et sémantiques sont assez faibles et ne favorisent pas la compréhension. L’ensemble des documents/textes doivent être reformulés par l’adulte.
Dans le cadre du défi lecture que j’organise, nous lisons donc les portraits de la bande-dessinée « Culottées ! » tous ensemble, vidéo-projetés sur grand écran, en classe entière, et explicitons un maximum de choses : les double-sens pour nos 5 élèves autistes (ils ne perçoivent souvent que le sens littéral des expressions), les nombreuses références historiques et culturelles, et l’humour mordant des portraits de « Culottées ! ». Cette lecture en commun permet aussi de faire le lien avec les autres apprentissages vus en classe ULIS ou en inclusion, et de les réactiver.

Dans quelle mesure tiens-tu spécifiquement compte de ce public dans tes différentes missions de professeure documentaliste (pédagogie, acquisitions, ouverture culturelle) ?

En pédagogie, nous fonctionnons toujours par projets en partenariat avec l’enseignant coordonnateur de l’ULIS, pour répondre à des objectifs qui ont été variés ces dernières années. Au niveau acquisitions et ouverture, j’essaie de cibler pour eux des ouvrages qui sont très appréciés des élèves de l’ULIS et des lecteurs dyslexiques ou « peu gourmands » qui sont en classe ordinaire : BD, albums, et autant que possible, livres très courts et à la mise en page facilitant la lecture (interligne aéré, police sans empattement/sans serif, etc.).

Peux-tu nous donner quelques exemples d’activités ponctuelles ou récurrentes que tu fais avec les élèves de l’ULIS ?

Cette année, le Défi Culottées occupe toutes mes séances avec l’ULIS TFC. Les années passées, nous avions principalement travaillé des compétences de lecture/compréhension/restitution, notamment en Orientation pour connaître les métiers. Nous avions entre autres réalisé avec eux des fiches-métiers sous forme d’« avatars parlant » avec Voki (utilitaire qui permet de créer un avatar et de l’animer), en enregistrant les élèves (gros travail d’expression orale), et ces fiches métiers sont maintenant proposées sur mon portail E-Sidoc en tant que source d’information fiable pour tous les autres élèves. Ils s’étaient beaucoup amusés à personnaliser leurs avatars et c’est valorisant de voir leur travaux mis en avant.

En dehors de ces activités, ces élèves fréquentent-ils le CDI à d’autres moments ? Si oui, que font-ils ?

J’anime un club de Lindy-Hop (danse Swing) auquel deux élèves de la classe viennent. Certains élèves de la classe fréquentent aussi le CDI pendant la pause méridienne, pour bouquiner, ou utiliser les ordinateurs pour faire des jeux éducatifs, ou des recherches sur les métiers, seuls ou avec des copains en classe ordinaire. En plus des inclusions ponctuelles en classe ordinaire, ces moments hors-classe font également partie des moments de socialisation / inclusion.

As-tu des titres de livres ou des collections que tu trouves particulièrement adaptés aux élèves d’ULIS et que tu estimes incontournables ?

Je pense aux lectures « faciles » et illustrées portant sur des problématiques adolescentes : les albums ou les BD humoristiques, et plus précisément des collections comme Max et Lili ou les albums de Françoize Boucher qui rencontrent un grand succès auprès de nos élèves.

Depuis quelques années, tu organises un défi-lecture autour des BD « Les culottées » de Pénélope Bagieu. Pourquoi avoir choisi ces BD ?

Car elles sont incroyablement riches ! Les 30 portraits que dresse Pénélope Bagieu de femmes au destin exceptionnel sont à la fois très drôles et passionnants. Elle raconte et illustre l’histoire de femmes comme Joséphine Baker, artiste et résistante, Temple Grandin, militante pour la cause animale et autiste Asperger, Margaret Hamilton, sorcière du magicien d’Oz, ou la rappeuse afghane Sonita Alizadeh qui lutte contre le mariage forcé… Ce sont donc 30 portraits de femmes vivant dans des civilisations et des époques différentes, ayant en commun un grand courage et qui ont fait voler en éclat les préjugés contre les femmes, pour vivre ou mener des combats exceptionnels. J’ai lancé le « Défi Culottées ! » en 2018-19. Ce défi, à la fois littéraire et numérique, réunit des collégiens ou lycéens de classe ULIS ou ULIS pro autour des deux bandes-dessinées « Culottées ! des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent », tomes 1 et 2, écrites et illustrées par Pénélope Bagieu (Gallimard, 2016, 2017).
Les objectifs du défi lecture sont de développer le goût de lire, d’acquérir des connaissances historiques, culturelles (explicitation des contextes variés des histoires), et de travailler la langue. Il permet aussi de développer la créativité, par la création d’une carte d’identité de la classe, de quiz, jeux, énigmes aux formes diverses échangés via plusieurs pages web de mutualisation Padlet entre les classes participantes.

Comment est venue l’idée du défi-lecture ? Explique-nous en quoi il consiste et comment on peut y participer.

C’est en participant au ‘’Défi Babelio’’ qu’est né le ‘’Défi Culottées !’’. Ce Défi, Babelio, que je trouve génial, a l’avantage d’être à la fois littéraire et numérique, avec une large sélection proposée en littérature jeunesse du CM2 jusqu’au lycée. Nous y avons participé avec l’ULIS TFC il y a trois ans et avons commencé avec cette BD que je découvrais, ‘’Culottées !’’ tome 1 ; c’est l’ouvrage de la sélection qui me semblait le plus facile à lire au vu des difficultés de nos élèves, en la projetant sur écran pour une lecture/explicitation en commun de ces portraits de 5-6 pages chacun. Et finalement, la lecture s’est révélée tellement riche que nous avons passé l’année entière à exploiter la BD, pour ensuite l’imaginer comme support dédié pour un défi lecture inter-ULIS.
Les classes participantes s’engagent à lire un ou plusieurs portraits de « Culottées ! », puis à participer soit en mode « Découverte » : jouer aux jeux proposés par les autres et interagir en postant des « J’aime » et des commentaires pour remercier et encourager les auteurs des jeux, soit en mode « Actif » : créer la carte d’identité de la classe et/ou des énigmes et jeux variés portant sur les portraits des BD. Jeux obligatoirement « numériques » ou sur format papier (photo-collages par exemple) et publiés en ligne : bookfaces, nuage de mots, jeux variés sur le site collaboratif learningapps comme « Qui veut gagner des millions ? », Course de chevaux, Mémory, Quiz avec textes, images ou sons, etc. On découvre plein d’outils numériques en ligne gratuits très sympas grâce aux productions des participants du Défi : learningapps, Wordart mais aussi Canva, Genially, etc.

Comment les élèves se sont-ils emparés du défi ?

Beaucoup d’élèves du dispositif ULIS avaient des complexes et des blocages qui les gênaient pour s’investir et se « montrer ». En passant par le détour du ‘’jeu’’ du défi lecture, un de mes objectifs était de les rassurer, et d’essayer de créer ou restaurer une image positive de leurs compétences scolaires et du handicap. Le jeu permet de créer une interaction entre pairs, ainsi qu’un effet-miroir , qui n’existerait pas sans ces partenariats inter-ULIS. Il permet de rassurer les élèves au niveau de l’image de soi et de l’estime de soi (car ils se reconnaissent dans les productions des autres), et de valoriser les productions des uns et des autres.

Quel est le point de vue de ton collègue coordonnateur de l’ULIS à propos du défi « Les culottées » ?

Laurent, mon collègue actuel qui coordonne l’ULIS TFC a vécu le Défi « Culottées ! » avec deux classes différentes : l’an passé dans son établissement précédent, puis dans mon collège cette année. De son point de vue, les avantages du Défi (qu’il dit retrouver dans les projets menés avec les profs docs en général) sont les suivants. D’abord, les séances successives tout au long de l’année permettent de créer une cohésion de la classe, et cela autour d’un projet pluridisciplinaire (car en inclusion, les élèves du dispositif sont séparés, inclus dans différents niveaux, et dans des projets disciplinaires le plus souvent). Par ailleurs, il permet un travail en partenariat avec une réelle co-animation enseignant spécialisé/enseignant documentaliste, et un travail qui a le loisir de pouvoir s’ancrer sur différentes disciplines et dans le temps sur une progression de séances ou séquences.

Une grande part du défi-lecture est tournée vers le jeu. Quels avantages vois-tu à cette approche ludique ?

Via le jeu, on est dans une pédagogie du détour. Les élèves s’impliquent positivement et parfois avec beaucoup d’enthousiasme dans le projet (créer les cartes d’identité, jeux et énigmes, puis exploiter ceux des autres participants). Ils ont l’impression de jouer alors qu’ils travaillent véritablement, et apprennent plein de choses. De plus, la notion de jeu permet un échange décomplexé, où on peut s’amuser, apporter de l’humour (quand on présente sa classe aux autres participants par le biais de la carte d’identité), mettre des « J’aime » aux productions des autres et mettre des commentaires pour échanger. Elle les stimule et peut se révéler très valorisante. Ils sont parfois super fiers d’eux et ont hâte que les autres classes participantes découvrent et leur donnent un retour sur les jeux qu’ils ont réalisés.

Pour toi, quelle est la prochaine étape (à propos du défi-lecture / autre challenge) ?

Je trouve que le défi est déjà très actif (25 classes participantes l’an passé et 21 cette année dont les diverses réalisations se cumulent sur les 3 pages Padlet de mutualisation du Défi) et je regrette qu’avec la classe de mon collège nous manquions de temps pour exploiter toutes les productions des participants, tant cela foisonne ! Idéalement, la prochaine étape serait tout simplement d’avoir le temps de lire ou relire tous les portraits de Culottées afin de profiter de tous les jeux proposés depuis la création du Défi 😊.

Le défi « Les culottées » sur le site du collège

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