L’inceste

Lionel Bauchot

Expert près la Cour d’Appel de Grenoble

Psychologue clinicien/Psychanalyste

Membre du Conseil National des Avis Déontologiques et éthiques

Quel est l’état des lieux de l’inceste en France ?

La reconnaissance de l’inceste est un enjeu majeur en termes de santé publique et un impératif sociétal éthique compte-tenu de sa prévalence. L’ensemble des études compilées confirment que 10 % des enfants en France sont victimes de violences sexuelles soit environ 3 enfants par classe. Dans plus de 80 % des cas, les auteurs font partie du cercle familial et sont des personnes avec lesquels l’enfant a un lien de parenté. Les bébés, les garçons et les adolescents ne sont pas épargnés et être porteur d’un handicap augmente de trois fois le risque d’être victime.

Quels sont les impacts des violences incestueuses ?

Les violences sexuelles incestueuses attaquent profondément le développement de l’enfant qui les subit. Elles ont des conséquences psychologiques, somatiques, sexuelles, cognitives, graves et profondes, qui peuvent durer la vie entière si personne n’a su voir, entendre et alerter.

Tout enfant avant l’âge de la puberté qui met en scène ou mime des actes de la sexualité génitale adulte est un enfant en danger dans la mesure où il a été effracté par la violence du sexuel : passages à l’acte physique, bain de langage sexualisé, exposition à la sexualité des adultes…Cela n’a rien à voir avec les manifestations de la sexualité infantile qui sont une découverte de son corps et du corps de l’autre enfant mais qui ne s’apparente en rien à de la sexualité adulte. Un enfant qui mime ou reproduit des actes qui sont du registre de la sexualité adulte est, sans équivoque, la preuve qu’il subit une effraction à caractère sexuel. Une effraction qui a pu être auditive, visuelle ou physique et qui témoigne d’une confrontation prématurée et donc traumatique avec la sexualité génitale. Il existe d’autres signes moins spécifiques mais ils demandent une formation adaptée pour pouvoir les identifier.

L’inceste détruit tout sur son passage. Après lui il ne reste qu’un champ de ruines et le travail de reconstruction est possible mais long, douloureux, coûteux et toujours incertain.

Que pouvez-vous dire du profil des incesteurs ?

Les auteurs d’inceste ne sont pas, comme nous aimerions le penser, uniquement des grands pervers mais le plus souvent des hommes et des femmes, des pères et des mères, des grands-parents, oncles et tantes qui présentent une importante immaturité psychoaffective. Une part non négligeable de ces auteurs ont subi eux-mêmes des violences incestueuses durant leur enfance qui n’ont pas été entendues, écoutées, accueillies. Ces parents blessants ont été des enfants blessés laissés pour compte.

Comment, en tant que professionnels de l’éducation, pouvons nous agir pour les protéger ?

Notre responsabilité est de casser cette chaîne de la transmission transgénérationnelle qui n’est pas une fatalité et qui se brise dès lors qu’un adulte bienveillant, attentif et engagé se propose comme une figure protectrice et bienveillante.

Face à la possibilité de l’inceste nous nous mettons à douter de nos perceptions et c’est ce doute qui doit être porté à la connaissance des autorités compétentes par un signalement au Procureur de la République ou une information préoccupante auprès du Conseil Départemental (Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes).

Cela n’est d’ailleurs pas un choix mais une obligation légale. En parler entre professionnels ne suffit pas. Parce que l’enfant est rarement le meilleur porte-parole de sa souffrance nous devons permettre que sa souffrance soit portée sur la scène judiciaire. La loi est première sur le soin. C’est à partir de votre alerte que pourra se mettre en place l’accompagnement socio-psycho-judicaire impératif. Aider ne veut pas dire enquêter et/ou vérifier mais transmettre afin que les services spécialisées de la protection de l’enfance viennent vérifier si l’alerte est fondée.

Un enfant seul ne peut pas se protéger. L’auteur de l’inceste a fait perdre à l’enfant sa confiance en l’adulte. S’il peut le dire, souvent à demi-mots, parfois sur des modalités comportementales (agressivité, fugues, colères brutales) il ne faut pas rater cette opportunité de l’aider au risque qu’il ne réitère jamais cette adresse.

Les campagnes de prévention sont indispensables et la formation de l’ensemble des professionnels de l’Education Nationale ne devrait pas être une possibilité mais un impératif légal et éthique.

Tant que nous nous détournerons de cette réalité, l’inceste continuera à détruire des enfants et les futurs adultes en devenir. Une étude de l’OMS en 2014 nous apprend qu’avoir été victime d’inceste entraîne en moyenne 20 ans d’espérance de vie en moins. 80% des toxicomanes sont des anciens enfants qui ont été victimes d’inceste.

Notre responsabilité est engagée en tant que citoyen et en tant que professionnel plus encore.

La protection des enfants victimes d’inceste est une priorité. Ces enfants existent, ils vivent dans la peur. Nous devons les libérer de leur agresseur et les mettre à l’abri. Il faut aussi, en même temps, s’engager dans la prévention des violences sexuelles.

Prévenir c’est éveiller les consciences, c’est vouloir que le mouvement de libération de la parole ne soit pas étouffé, c’est s’organiser pour que cette parole construise la culture de la protection. C’est un enjeu anthropologique, c’est la responsabilité de chacun, c’est le devoir et la responsabilité des institutions et de l’Education Nationale en particulier qui accueille chaque jour les enfants.