Et si travail et réussite n’étaient pas forcément liés ?

Lycéen au travailC’est en quelque sorte ce que conclut Anne Barrère, docteur en sociologie, dans son ouvrage “Les lycéens au travail”. Elle part d’un constat paradoxal : le manque de travail des élèves est souvent dénoncé comme la principale cause de l’échec scolaire et pourtant son enquête montre… qu’ils travaillent !

Elle a constaté que la plupart des élèves travaillent, beaucoup même, et ceci sans que les efforts ne se concrétisent systématiquement en réussite scolaire. Le travail scolaire mérite d’être étudié comme un objet autonome car c’est aujourd’hui un problème sérieux, pris au sérieux par une majorité de lycéens. Que font concrètement les lycéens lorsqu’ils travaillent ? Est-ce que travail et réussite scolaire vont toujours de pair ? Le travail scolaire aurait-il une fonction de maintien des inégalités sociales ?

Anne Barrère a choisi d’enquêter dans deux lycées très fortement contrastés socialement, au sein desquels la chercheuse a interrogé 74 élèves dans des sections et avec des résultats variés, a fait remplir 529 questionnaires quantitatifs, a demandé à une vingtaine de volontaires de réaliser sur quinze jours, une sorte de « journal de bord scolaire » et a complété ce recueil de données avec des interventions sociologiques.

L’ouvrage, sorti en 1997, reste probablement très actuel dans ses analyses et ses conclusions, et interroge au delà de la question des devoirs à l’école primaire et au collège, la fonction et le sens du travail personnel des lycéens.

Qu’est-ce que le travail scolaire ?

L’auteur nous dresse un inventaire des nouvelles données du travail scolaire et nous en définit quatre dimensions : des tâches démultipliées, une plus grande incertitude qu’au collège, la question du sens et la dimension subjective.
Elle insiste sur le fait que dans le travail scolaire, les aspects objectifs et subjectifs sont intimement liés ; le lycéen agit face à son travail scolaire dans un monde saturé d’affectivité mais en même temps cette subjectivité dépend aussi fortement de sa place objective occupée à un moment donné dans le système scolaire.

L’organisation du travail lycéen

Anne Barrère nous rend compte de l’organisation concrète du travail des lycéens, elle détaille le temps de travail selon les performances scolaires, selon les origines sociales, selon le sexe, l’organisation de ce temps au long de l’année scolaire, les modalités de travail, la gestion du temps de loisir, le rôle de la famille et du groupe de pairs.
Elle observe que les lycéens tentent de réduire la somme de travail nécessaire à la maison en étant efficaces en classe mais que cela est délicat d’autant plus, que c’est bien de la gestion et l’organisation d’un double volume de travail (en classe et à la maison), que dépendent leurs performances scolaires et leur vie de lycéen. Contrairement aux idées reçues ce n’est donc pas le volume de travail hors classe qui détermine la réussite mais la délicate gestion du travail scolaire sans que cela nuise à leur univers personnel. En effet les contraintes scolaires peuvent conduire les lycéens soit à des démissions partielles ou totales, soit à l’envahissement de la sphère privée.

L‘incertitude des normes

L’auteur nous précise les trois sources d’incertitude dans le travail scolaire :
– le travail personnel avec un faible contrôle enseignant rend un certain nombre de tâches incertaines, voire implicites
– la façon dont les lycéens comprennent et gèrent les demandes enseignantes en matière de production scolaire
– l’évaluation finale qui apporte aussi son lot d’incertitudes, il est difficile d’ « évaluer son évaluation », de décrypter la signification d’une note.

Elle explique que les élèves de milieux défavorisés ont plus de mal à gérer ces incertitudes car ils sont plus dépendants et confiants par rapport aux injonctions institutionnelles, alors que les bons élèves ont davantage l’impression de s’ajuster sans trop de problème aux demandes. Elle insiste sur la mauvaise posture des mauvais élèves « travailleurs » qui sont peu récompensés de leurs efforts par les notes, qui ont l’impression de « savoir » sans jamais faire ce qu’il faut et dont l’inquiétude ne peut que grandir au cours des années. Ils sont alors condamnés à s’interroger en permanence ou à travailler « au hasard ».

Les significations du travail scolaire

Le sens du travail scolaire au lycée a été modifié par la massification qui a disjoint et fragilisé les deux grandes significations que sont la vocation intellectuelle et l’utilité sociale. Il est en effet aujourd’hui difficile de relier motivation et orientation et d’articuler le projet scolaire et le projet d’avenir. La diversité des significations données au travail scolaire empêche de pouvoir les relier simplement aux résultats scolaires mais le sens que donne le lycéen à ce qu’il fait reste néanmoins une composante essentielle de son rapport au travail. L’auteur note une forte tendance à l’instrumentalisme, à un « travailler utile » en fonction des coefficients par exemple. L’instrumentalisme n’exclut pas forcément tout intérêt intellectuel mais il est difficile d’en faire son éloge, il permet de pallier à court terme les incertitudes du sens du travail scolaire et d’entretenir un semblant de maîtrise mais ne résout rien à long terme.

La subjectivité à l’épreuve

Anne Barrère aborde aussi l’aspect subjectif vécu par le lycéen entre ses résultats scolaires et l’image de lui qu’ils lui renvoient. La majorité des lycéens traversent en effet des hésitations douloureuses sur leur propre valeur, surtout quand leur travail est mal reconnu et inefficace en termes d’évaluation malgré un comportement conforme aux règles, des efforts et du travail. Beaucoup ont en effet le sentiment que le travail scolaire se joue « en eux », de manière parfois souterraine, ce qui est difficile à vivre pour une majorité d’élèves car cela détériore l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Les enseignants dont ils se souviennent positivement quelques années après sont ceux qui ont crû en leurs possibilités, qu’ils soient des enseignants sévères ou non, traditionnels ou pas.

Les tensions de l’équivalent-travail

Le travail est pour l’institution, mais aussi pour les lycéens, un pilier de la méritocratie. C’est aussi une vision plus juste, plus égalitaire, que l’explication par le don. Cependant les constatations pratiques montrent souvent une disjonction du lien travail-réussite ; on peut avoir beaucoup travaillé et avoir une mauvaise note, on peut aussi avoir une bonne note sans avoir travaillé. Le sentiment de cette disjonction est plus forte chez les lycéens issus de milieux populaires et plus forte chez les filles (qui travaillent davantage) que chez les garçons.

L’auteur détermine quatre figures de lycéens qu’on pourrait répartir suivant ce tableau :

tableau lycéens

Elle nous indique leur proportion dans les deux lycées étudiés et nous dresse leur portrait sans oublier l’élève « moyen » qui se situe dans le cadre d’un travail moyen pour des résultats moyens.
Il en résulte que la figure du « forçat », qui travaille beaucoup et obtient de faibles résultats est la plus représentée dans les deux lycées, qu’elle est au cœur de l’expérience scolaire actuelle tout en étant la plus absurde et la plus tragique car elle provoque inévitablement un fort sentiment d’injustice et de dévalorisation personnelle.

En conclusion

Malgré de nombreux points communs entre les élèves accueillis dans les deux lycées concernant les pratiques quotidiennes, la contrainte de gérer un double lieu de travail (école/maison), l’absence de maîtrise de la note, la difficulté à trouver du sens à leurs études, l’accord sur le projet « de base » de l’obtention du baccalauréat et l’instabilité de leur intérêt pour les cours, les élèves de milieux populaires rencontrent des difficultés spécifiques. En effet, la gestion de l’implicite est indissociable des connivences socioculturelles et la signification que l’on donne au travail scolaire n’est pas la même, selon que l’investissement dans une scolarité longue, se fait en osmose avec les projets familiaux ou en tension avec eux. Ces écarts contribuent fortement à renforcer les inégalités scolaires.

L’enquête a montré, contrairement à ce qu’anticipait l’auteur, que les lycéens ne travaillent pas différemment suivant les matières et les enseignants, ils ont par contre un souci constant de comprendre et de s’adapter aux demandes enseignantes quelle que soit la discipline. Le style pédagogique, plus ou moins directif des enseignants ne parait pas non plus infléchir massivement le travail ; les relations interpersonnelles qu’arrivent à instaurer les enseignants avec leurs élèves, et le sentiment que ces derniers ont, de la reconnaissance ou non leur travail ou de leurs efforts importent davantage.

Enfin elle constate que la somme de travail demandée aux lycéens, irréaliste et sans concertation entre les enseignants, pousse les élèves à faire des choix « instrumentaux » qui leur seront nuisibles ensuite.

Pourtant l’institution ne semble pas réfléchir à cette problématique mais propose une unique solution : l’investissement accru dans un travail qui ne peut, à terme, que porter ses fruits. Ce qui on le sait n’est pas toujours vérifié et qui rend absurde l’expérience scolaire pour les « forçats » de l’école qui sont très nombreux. Elle préconise une réflexion concernant l’obsession du contrôle par les notes, pour que le verdict scolaire ne se transforme pas en atteinte personnelle et pour une reconnaissance du travail accompli.

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Une réponse à “Et si travail et réussite n’étaient pas forcément liés ?

  1. Article très intéressant. Peut être aussi que les étudiants qui voient l’aspect « travail utile » ne savent pas encore justement à quoi vont servir leurs études. En ce moment c’est l’alternance qui est en vogue, car justement cela offre aux étudiants une possibilité de voir ce à quoi correspond leur futur métier. Donc peut être qu’ils travaillent plus à l’école car cela leur sert pour leur travail ?

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