Un livret d’apprentissage en Français au collège pour développer les compétences des élèves

CdhChristian den Hartigh enseigne « la grammaire et la littérature depuis 1993, en ZEP depuis 2000 ». Son blog, « pédagogie agile », que nous vous invitons à découvrir, vous surprendra certainement à plus d’un titre. Pour notre part, c’est la publication d’un billet en avril 2013 qui a retenu notre attention. Christian y explique comment il a mis en place et comment il utilise avec ses collégiens, un livret d’apprentissage et de compétences pour s’adapter et progresser sans notes. Piqué par la curiosité, nous avons voulu en savoir plus sur les motivations de Christian et sur la conception de ces livrets, qui tentent de plus en plus de professeurs. Rencontre avec un collègue qui expérimente en associant les théories à une pratique exigeante du métier d’enseignant.

École de demain – Comment as-tu conçu ton livret d’apprentissage ? Quels choix as-tu arbitré en le constituant ? Quelles ont été pour toi les principales difficultés dans sa conception ?

CdH – L’utilisation d’un livret s’est imposé car il s’agit dorénavant d’accompagner chaque élève dans son parcours de formation, de révéler le potentiel et les talents de chacun sans le classer ni en le comparant avec d’autres individus. Mais ce n’est pas le seul objectif ; il convient en même temps de développer les relations sociales entre les enfants à travers des activités de résolution de problèmes, ou de projets. La principale difficulté ne réside donc pas dans la conception de critères pour construire un livret, mais d’outils d’observation pour moi afin de percevoir le développement des capacités cognitives de chaque élève. Depuis 5 ans j’apporte chaque année des modifications en fonction des travaux effectués par les élèves, en fonction du manque de pertinence des indications, ou en fonction de mes lectures et rencontres.

Le livret est constitué de 3 feuilles A4 et d’une couverture rigide. Au départ, en février 2009, je me suis inspiré du livret utilisé en auto-école. Ainsi, j’ai pris rendez-vous avec un parent d’élève formateur dans une auto-école. Nous avons discuté pendant une heure. Il m’a présenté sa manière d’accompagner chaque individu dans son parcours de formation à l’aide du livret de compétence. Il m’a expliqué qu’il ne touchait jamais les pédales, et qu’il plaçait les apprentis dans des conditions de réussite. A partir de cette discussion j’ai fabriqué mon propre livret en mars, en une semaine afin de le tester pendant la fin de l’année scolaire avec une classe. Je me suis d’abord basé sur les programmes officiels.

l’idéal serait la création d’un livret de compétences pour chaque élève incluant explicitement chaque discipline

Cette année, pour améliorer le livret, je me suis appuyé sur celui utilisé dans la formation des infirmières. J’ai ainsi rencontré une ancienne élève effectuant sa deuxième année de formation. Discuter avec elle et comprendre son expérience fut précieux pour percevoir davantage l’importance des compétences.

J’ignore pour l’instant de quelle manière seront présentés les futurs livrets. Ils évolueront en fonction du développement de mes prises de conscience, rencontres et difficultés. A l’avenir, l’idéal serait la création d’un livret de compétences pour chaque élève incluant explicitement chaque discipline.

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École de demain – Certains collègues que le travail par compétences est une usine à cases. Ne leur donne-t-on pas raison avec une telle façon de procéder ?

CdH – J’ai été surpris lorsque j’ai entendu cette expression. Je suis resté dubitatif devant l’analogie avec « l’usine à gaz », terme péjoratif et ironique. Considéré comme une masse étrange, sans forme ni contours précis (du gaz) je crois que le socle a surtout été vu comme les tâches abstraites utilisées dans le test de Rorschach : « Que voyez-vous dans les tâches d’encre ? » De fait, les expressions et commentaires sur le socle ont été plus la révélation des personnalités plutôt que des considérations professionnelles permettant une réflexion sur notre rôle d’enseignant et notre impact sur la société future.

Il ne faut pas oublier qu’une compétence est un processus, une évolution, un parcours, un mouvement et certainement pas une valeur fixe avec des contours nets et précis. Une compétence ne se transmet pas, elle n’existe pas quelque part, elle n’est pas posée là et les élèves s’habillent avec. Ce n’est pas plus un item, qu’une information dans l’absolu. Une compétence c’est d’abord un individu, un être humain pensant et agissant dans un contexte, avec un but, en interaction avec d’autres individus. Cet enfant, sur lequel nous parions une réussite future, est précieux comme la prunelle de nos yeux car il sera, adulte, celui qui devra résoudre les problèmes que nous lui laissons, quelque soit sa place dans la société. Ces futurs problèmes, nous le savons déjà, sont environnementaux, écologiques, humanitaires : comment nourrir les milliards d’êtres humains ? Comment faire face aux conséquences de l’excès de carbone rejeté dans l’atmosphère ? Comment équilibrer les ressources, les économiser, les protéger ? Comment vivre harmonieusement dans un monde instable et chaotique ? Ce n’est donc pas vraiment sujet à ironie ou à sarcasme.

Si en tant qu’enseignant nous ne nous sentons pas concernés par la prise en compte des compétences des futurs citoyens, alors qui le fera ?

Un des buts de mon travail est d’accompagner chaque enfant à devenir adulte, avec des obligations éthiques, morales et légales. A leur âge, leurs capacités cognitives ne sont pas encore matures. C’est une caractéristique à prendre en compte en premier lieu car leur cortex pré-frontal n’étant pas encore viable, ils ne peuvent ni anticiper, ni être autonome comme un adulte, ni prendre conscience de la portée de leurs actes, à moyen ou long terme. Notre encadrement est primordial. C’est la raison pour laquelle le socle ne peut en aucun cas être une « usine à cases » que nous devons remplir, pas plus que notre travail consiste juste à observer les élèves et mettre des croix face à des items, pour constater.

Je crois sincèrement que nous devrons savoir, à court terme, évaluer les capacités cognitives d’un enfant de 12 ou 15 ans et être capable d’écrire un compte-rendu d’une page avec autant de professionnalisme et de compétences que peut le faire un orthophoniste, plutôt que de se contenter de cocher des cases ou de remplir un commentaire dans un bulletin avec moins de 10 mots.

Si en tant qu’enseignant nous ne nous sentons pas concernés par la prise en compte des compétences des futurs citoyens, alors qui le fera ?

Pour parvenir à un enseignement équilibré et efficace, je tâtonne beaucoup, expérimentation après expérimentation. Je me rends compte que l’univers des compétences est immense et exigeant.

La profession d’enseignant change, non pas en raison d’injonctions Top-Down, mais parce que la pression environnementale (climatique, économique, humaine, cognitive, émotionnelle) se modifie. Il s’agit d’une approche Bottom-Up et systémique, qui nous oblige à nous adapter et à modifier nos comportements.

C’est la raison pour laquelle je tiens à préciser que je passe énormément de temps à me documenter. Mes recherches sur internet et mon budget pour l’achat de livres ont considérablement augmenté surtout en raison de l’absence de formation. De plus, à cause de l’impossibilité de pouvoir me former dans d’autres disciplines, je ne progresse pas aussi vite que je le souhaite. Mon travail sur et avec les compétences a commencé en 2008. Depuis j’ai considérablement augmenté mes connaissances dans des domaines que je ne maîtrisais pas afin d’être de plus en plus à l’aise avec la complexité, l’approche systémique, la psychologie cognitive, le management ou les sciences. Je suis encore loin d’être un expert. Je suis encore sur le cheminement, la découverte. Pour parvenir à un enseignement équilibré et efficace, je tâtonne beaucoup, expérimentation après expérimentation. Je me rends compte que l’univers des compétences est immense et exigeant.

École de demain – Que constates-tu chez tes élèves ? Des résistances, des incompréhensions, ou une bonne compréhension globale de la méthode, une adhésion, plus d’autonomie ? Et du côté des parents d’élèves ? 

CdH – Difficile de répondre de manière neutre à cette question. Concrètement, les élèves s’adaptent très vite à toutes les situations. Je travaille avec des processus d’étayages (révélés par Jérôme Bruner), comme peut le faire le formateur en auto-école : trouver des situations adaptées au niveaux des élèves, puis petit à petit, augmenter les difficultés. C’est une pratique itérative et incrémentale. De plus, je n’invente rien. Je ne fais que transférer ce qu’ils font dans d’autres disciplines, en EPS, en Technologie, en Sciences avec une démarche d’investigation. J’alterne les travaux individuels avec les indispensables travaux en petits groupes (de 3 à 5 élèves). Ils sont tous très à l’aise et ceux qui ne parlent jamais en classe entière deviennent très bavards et acharnés. Les élèves les plus en difficultés seuls sont pris dans le mouvement du travail de groupe. Ils ne sont donc jamais passifs.

Trouver des situations adaptées au niveaux des élèves, puis petit à petit, augmenter les difficultés. C’est une pratique itérative et incrémentale. Je n’invente rien.

Ils développent tous de plus en plus d’autonomie dans le cadre que je propose. D’abord timides pendant la première période, ils osent petit à petit se déplacer spontanément dans la classe en quête d’informations, de solutions. Sur les 120 élèves, il existe toujours chaque année environ 5 ou 6 enfants qui restent en marge en raison de très grandes difficultés personnelles.

Comme dans tout établissement scolaire, des parents approuvent l’approche par compétences, et d’autres, très minoritaires, sont profondément réfractaires, même avec les explications, le livret d’apprentissage, et les résultats et discours positif de leur enfant.

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École de demain – Ton blog s’appelle la « pédagogie agile » : peux-tu nous expliquer simplement ce que c’est et quelles sont tes sources d’inspiration ?

CdH – L’Agilité et les méthodes agiles sont apparues dans les entreprises de conception de logiciels. Elles se sont développées depuis une vingtaine d’années dans d’autres secteurs d’activité. L’Agilité est un cadre efficace proposant des méthodes adaptatives afin de résoudre des problèmes, en privilégiant le travail collectif, les interactions, et de consolider les compétences. Pour faire court, je me sens souvent comme un analyste programmeur créant un logiciel ou un site internet. Je dois mettre au point un produit adaptatif, la Littérature-Grammaire, en utilisant un langage spécifique dans un climat instable chargé d’incertitude pour que des individus, les élèves, puissent l’utiliser et se développer.

Je transfère des outils qui existent dans de nombreuses professions. Ceci m’engage à créer des rencontres parfois incongrues avec des professionnels qui semblent très éloignés de mon métier

Je suis pragmatique et ce management me permet d’instaurer un cadre particulièrement efficace où la collaboration, l’acception de l’erreur, la prise en compte des attentes de chacun sont des valeurs solides. Je transfère des outils qui existent dans de nombreuses professions. Ceci m’engage à créer des rencontres parfois incongrues avec des professionnels qui semblent très éloignés de mon métier.

Je n’ai pas de cadre d’inspiration ni de préférences disciplinaires. Mes seules limites sont les croyances, les pseudo-sciences, le créationnisme. Combattre ces dérives demeure un moteur important dans mon travail.

Mes sources d’inspiration sont les plus larges possibles : la biologie, l’architecture, le design, les technologies, le sport, la cuisine, etc. Tout pour moi est source d’apprentissage et d’émerveillement, du plancton ou du pollen à l’expansion de l’univers.

Le blog de Christian den Hartigh : http://pedagogieagile.com/

Sur le thème de l’enseignement par compétences, son dernier article (25/10/14) est également à lire :

Vers la créativité : miser sur les compétences pour déborder du programme

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