Les EPI : pourquoi, comment ? (1)

Le projet actuel de réforme du collège répond à un choix politique et de société, celui de faire évoluer le collège unique vers plus d’équité, en s’adressant à tous les élèves, en tentant de réduire aussi l’échec scolaire et plus largement de garantir à tous les élèves le socle commun. Selon la loi d’orientation de 2013, deux types d’enseignements seront désormais dispensés au collège : les enseignements du tronc commun, et des enseignements complémentaires. Comme tout projet politique, il est contesté et interrogé dans ses modalités.

Les choix de mise en oeuvre répondent à un compromis entre des enjeux pédagogiques et « corporatistes » (lié à la considération et à la gestion des personnels). Ce compromis s’articule entre la volonté de rendre le collège plus démocratique et de mener la réforme avec les personnels qui porteront ce projet dans leur quotidien. Or, pour beaucoup de professionnels, ce projet manque de lisibilité.

Le développement suivant se concentre sur les “enseignements complémentaires”, en l’état du projet, et dans l’attente des nouveaux programmes de cycle, à ces deux questions essentielles :

●     Pourquoi les enseignements complémentaires sont-ils organisés ainsi ?

●     Comment feront concrètement les collèges ?

Les enseignements complémentaires : AP et EPI

Le projet d’arrêté précisant l’organisation des enseignements au collège décrit ces enseignements complémentaires, dans son article 3 : l’accompagnement personnalisé (AP) et enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI).

« 1°) Les contenus des enseignements complémentaires sont établis en fonction des objectifs de connaissances et de compétences du socle commun de connaissances, de compétences et de culture et des programmes des cycles concernés.

Toutes les disciplines d’enseignement contribuent aux enseignements complémentaires.

2°) Les enseignements complémentaires prennent la forme de temps d’accompagnement personnalisé et d’enseignements pratiques interdisciplinaires :

a) l’accompagnement personnalisé s’adresse à tous les élèves selon leurs besoins ; il est destiné à soutenir leur capacité d’apprendre et de progresser, notamment dans leur travail personnel, à améliorer leur performance et à contribuer à la construction de leur autonomie intellectuelle ;

b) les enseignements pratiques interdisciplinaires permettent de construire et d’approfondir des connaissances et des compétences par une démarche de projet conduisant à une réalisation concrète, individuelle ou collective. »

La grille horaire annexée au projet d’arrêté montre que les enseignements complémentaires sont intégrés aux disciplines. C’est à l’intérieur de la grille hebdomadaire que les équipes auront la responsabilité d’organiser l’accompagnement personnalisé (AP) et les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI). Il n’y a plus de dotation spécifique comme auparavant, les IDD ou les heures d’AP. Des moyens supplémentaires (3H/classe) sont par contre affectés pour travailler en groupes réduits.

Ces choix sont fondamentaux et vont structurer l’organisation du travail au sein des collèges. Ils suscitent des interrogations de la part des enseignants. Ils suscitent aussi des fantasmes et de la désinformation de la part de syndicats opposés au projet.

Pourquoi l’accompagnement ?

Là où l’accompagnement vise à répondre aux besoins différents des élèves, par l’étayage ou à l’approfondissement des compétences, nous voudrions insister sur un aspect peu abordé mais pourtant essentiel. Par le développement de l’accompagnement des élèves, le collège doit ramener en son sein une part essentielle du travail des élèves, celle qui trop souvent distingue bons et mauvais élèves : les phases de consolidation des apprentissages. On pense notamment aux pratiques de secondarisation des apprentissages et de méta-cognition. Ces pratiques (déjà intégrées par les enseignants) doivent innerver désormais la pédagogie et non être reléguées, pour de multiples raisons, à la seule responsabilité des élèves et de leurs familles. Cet abandon, qui passe par la pratique mécanique, peu cadrée, et relevant de tâches diverses, des devoirs à la maison, contribue fortement à accentuer difficultés et inégalités scolaires. Identifier des temps et des pratiques communs permettra de lutter contre une forme de sous-traitance pédagogique et une réelle marchandisation de l’éducation, basée sur les propres carences du système scolaire à assumer pleinement son rôle. Il faudra que les programmes, qui ne s’occupent que de contenus et de démarches, en prennent acte et intègrent ces temps de consolidation dans le temps scolaire des élèves. La consultation qui va s’ouvrir sur les nouveaux programmes sera l’occasion de porter cette exigence.

Pourquoi l’interdisciplinarité ?

Les projets pédagogiques doivent être l’occasion de relier les savoirs disciplinaires, de les aborder de manière plus ouverte, de donner du sens à la complexité, d’engager les élèves dans des projets individuels et collectifs. Seuls les bons élèves parviennent (et encore), à faire régulièrement les ponts entre les disciplines. Comment exiger des élèves qu’ils soient capables de le faire quand l’institution elle-même, dans ses prescriptions programmatiques et dans l’organisation cloisonnée des apprentissages qu’elle met en place, en est pour l’heure incapable ? Comment prétendre former les citoyens du XXIème siècle sans cette capacité à relier les savoirs, à aborder les questions et les défis du monde actuel, sans affronter le complexe et l’incertitude ? Cette réforme du collège s’inscrit dans un renouvellement plus large des programmes articulés à un nouveau socle commun. Concernant l’interdisciplinarité, les choix faits par la réforme restent au final modestes : au maximum 3H/semaine pour les élèves du cycle 4.

Néanmoins, les modalités de mise en œuvre choisies ne trompent pas. Nous ne nous inscrivons pas dans un modèle finlandais, de questionnement transdisciplinaire par sujets, mais dans une approche où la réponse aux enjeux contemporains passent par le prisme des disciplines. C’est bien cette complémentarité qui doit être structurante pour les élèves. Les EPI sont conçus comme un temps et espace pour traiter différemment le programme et développer les compétences des élèves. C’est un mode de diversification pédagogique. Par ailleurs, le terme « enseignement » n’est pas neutre. Derrière le projet, il y a bien un enseignement, mais celui-ci se concrétise par une démarche de projet, qui peut être ambitieux comme modeste : réalisation de projets artistiques ou scientifiques, présentations orales, organisation d’un spectacle, création d’un média… Les enseignants et les collèges sont déjà familiers de ce genre de démarche. Le projet de réforme permet de les intégrer encore plus aux objectifs et à l’organisation pédagogiques.

Les nouveaux programmes doivent permettre de créer les ponts entre les disciplines, tout en laissant aux enseignants une marge de manœuvre assez large sur les démarches et les productions.

Vers d’autres pratiques pédagogiques ?

Il peut sembler difficile de mener AP et EPI en classe entière. En effet, comment prétendre prendre en charge les besoins individuels des élèves en classe entière ? Les équipes auront la possibilité de travailler en groupes réduits sur ces temps, mais cela relèvera des choix qu’elles feront. Mais, AP et EPI sont l’occasion de développer des pédagogies coopératives, de faire du temps de classe et du collectif des élèves une ressource pour les apprentissages. Cet aspect est essentiel dans une réforme qui vise la démocratisation. Par ailleurs,  AP et EPI permettent de rompre avec une conception intensive des enseignements pour mieux se pencher sur les apprentissages, liant plus étroitement le curriculum prescrit et le curriculum réel. L’intégration de l’interdisciplinarité et de l’accompagnement n’est, dans le projet, ni centrale, ni marginale. Elle vise à concilier la logique de l’enseignement à la réalité des apprentissages des élèves, ne remet pas en cause les disciplines, mais les incite à évoluer.

Dans un deuxième article, nous montrerons que ce projet de réforme conforte les disciplines, propose aux équipes pédagogiques des marges d’initiative et d’autonomie à investir. Enfin, nous proposerons un premier scenario de mise en oeuvre des EPI pour tenter de comprendre comment les collèges pourront faire.

à lire :

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