“Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique” avec Catherine Becchetti-Bizot

Catherine Becchetti-BizotCatherine Becchetti-Bizot, inspectrice générale de l’éducation nationale, est agrégée de lettres classiques. Elle a été directrice de la DNE (Direction du Numérique pour l’Education) puis chargée de mission numérique et pédagogie. Elle a remis en mai dernier au ministre un passionnant rapport intitulé : “Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique”. Elle a accepté de répondre à nos questions…

 

Est-ce que le numérique peut changer la forme scolaire ?

Le numérique ne change rien et, en même temps, il change tout.

Si on l’entend comme un ensemble d’outils, il faut juste prévoir des adaptations matérielles pour qu’il ne devienne pas un obstacle supplémentaire au bon déroulement de l’enseignement en classe.

Mais s’il s’agit, comme je le crois, d’un phénomène culturel et social, qui découle du développement des technologies de l’information et qui transforme profondément notre expérience de l’espace et du temps, notre rapport au savoir et notre relation aux autres, alors oui, le numérique nous oblige à inventer de nouveaux scénarios d’enseignement, à prendre en compte les nouveaux comportements des jeunes et à leur donner les connaissances, les repères et les compétences indispensables pour comprendre le monde dans lequel ils vivent, ses codes, ses langages, ses modes de fonctionnement, ses risques de manipulation ou d’exploitation, et devenir des citoyens éclairés, libres et responsables.

L’école est plongée dans ce nouveau « milieu » dont elle ne peut faire abstraction ; le cadre dans lequel se produisent et se transmettent les connaissances ne peut plus être un sanctuaire, il s’est considérablement élargi, l’autorité et les savoirs sont distribués différemment. Il faut non seulement intégrer ce nouvel environnement culturel et sociétal, mais aussi repenser globalement l’économie de notre école, les lieux, les gestes et les temps d’apprentissage, les rythmes, la relation avec les partenaires et les territoires, les interactions entre les acteurs. Ce sont les pratiques pédagogiques qui doivent changer pour que le numérique ait un véritable impact. Mais pour cela, il faut revoir globalement notre organisation scolaire.

Pour moi, la vraie question qui se pose est : « Quel environnement mettre en place, pour faciliter l’apprentissage des élèves, pour qu’ils puissent mieux apprendre, dans un climat qui facilite la concentration, la persévérance, mais aussi la curiosité, les interactions, le mouvement…? ». La forme scolaire qui a dominé depuis les frères des écoles chrétiennes – et que la République a reprise à son compte – ne semble plus adaptée à ces nouveaux besoins.

En quoi ces changements permettent-ils, ou pas, aux élèves de développer de nouvelles compétences ?

Les changements de la forme scolaire sont précisément faits pour que les enfants développent dès le plus jeune âge les compétences indispensables, celles qui vont leur permettre de grandir et de vivre dans le monde de demain : un monde en constante évolution qui implique de s’adapter, de se remettre en question et de se former tout au long de la vie ; d’être capable de chercher et de trouver les ressources dont on a besoin pour progresser, d’être créatif et de trouver des solutions à des problèmes complexes ; de collaborer et de participer à la vie de la cité… Ces compétences sont celles d’un monde dont les frontières se sont considérablement élargies, les échanges culturels se sont multipliés et où le numérique envahit tous les secteurs de la société – avec l’essor de l’internet et des réseaux sociaux et plus récemment des objets mobiles connectés, de la 3D et du big data.

Accompagner ces changements plutôt que les subir, développer de nouvelles stratégies pour instruire, éduquer et préparer tous les élèves à devenir des citoyens libres de la société numérique, sont un défi majeur pour l’École du XXIe siècle.

Il est vrai aussi, que le numérique, comme simple outil, facilite le développement de ces compétences. Il permet en particulier d’intensifier le processus de co-construction, de partage et de diffusion des connaissances et favorise la montée en compétence de chacun – à condition d’en comprendre les logiques et les enjeux sous-jacents. De plus, si l’on prend en compte l’abondance des données et des traces produites par les apprenants, dès lors que leurs activités sont enregistrées, l’intelligence artificielle ouvre des possibilités inédites de recueil, d’observation et d’analyse qui peuvent, et devraient être mises au service de l’amélioration des parcours d’apprentissage, de leur qualité et de leur suivi (plutôt que d’être exploitées à des fins commerciales).

Concrètement, que voit-on de ces évolutions dans les classes ?

J’ai visité de nombreuses classes pendant ma mission sur le développement des « pédagogies actives liées aux usages des outils et ressources numériques ». La situation est inégale et, bien sûr, il y a toujours d’un côté des pionniers, fers de lance du changement, et de l’autre des enseignants attachés aux repères et méthodes plus traditionnels, mais j’ai le sentiment que les choses ont beaucoup évolué depuis 4 ou 5 ans. D’abord sur la conscience – partagée – que nous avons changé de société, que le numérique change la donne, que les élèves ne sont plus les mêmes et qu’on ne peut plus « servir » un enseignement uniforme à tous les enfants que nous accueillons dans nos classes. La nécessité de diversifier les situations d’apprentissage, de différencier l’enseignement, en tenant compte des rythmes et des besoins particuliers de chacun, a fait son chemin dans les esprits et elle est maintenant admise à peu près partout. (Ce qui n’empêche pas de définir des cadres et des ambitions communes pour tous.). La conviction aussi que ce qu’on apprend à l’école doit évoluer tout au long de la vie et qu’apprendre à apprendre est au moins aussi important qu’acquérir des connaissances.

Mais pour mettre en œuvre cela, il faut que l’enseignant accepte parfois de lâcher prise, de renoncer à un certain nombre de certitudes, et surtout de changer de posture. Et là, on voit bien que tous les professeurs n’ont pas la même maturité ni la même assurance pour se lancer dans ce type de démarche. Ils auraient besoin de pouvoir s’appuyer sur leurs pairs, d’être accompagnés et soutenus par leurs inspecteurs, de faire plus aisément confiance à leurs élèves, de leur donner plus de responsabilités. Tous n’y parviennent pas encore et ne se sentent pas en sécurité pour le faire ; et les outils numériques peuvent même constituer un obstacle supplémentaire plutôt que leur faciliter la tâche.

La France, on le sait, est un des pays où les enseignants ont le plus de mal à travailler en équipe. De nombreuses enquêtes ont mis en évidence leur isolement. Ceci constitue un frein à la coopération, à l’expérimentation et à l’essaimage des pratiques, qui impliquent de se confronter et de s’exposer au regard d’autrui, de l’ « ami critique ». À cet égard, le développement de la classe inversée, à laquelle j’ai consacré une partie importante de mon rapport, est un phénomène intéressant et sans doute emblématique de la manière dont s’échangent et se diffusent aujourd’hui, avec et grâce aux outils numériques, de nouvelles idées et de nouvelles pratiques, et se développent des communautés d’enseignants autour d’interrogations communes et de centre d’intérêt concrets. Leur démarche est empirique et jamais dogmatique. Elle se nourrit volontiers de la recherche (au sens de recherche-action). On y procède par tâtonnement, par essai-erreur ; on expérimente ; on s’inspire des autres ; on prend peu à peu de l’assurance et on développe ses propres ressources en fonction de ses propres stratégies… jusqu’à ce qu’elles soient à nouveau (et régulièrement) remises en question par de nouvelles rencontres, à l’occasion d’échanges sur les réseaux ou de regroupements en présentiel.

Cette dynamique de la classe inversée me semble assez représentative de ce qui est en train de se passer dans le milieu enseignant. C’est un changement de culture et d’organisation qui rejaillit sur les classes, fondé sur l’expérience des pairs, qui brise les hiérarchies traditionnelles mais n’en est pas moins exigeant et fécond.  

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2 réponses à ““Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique” avec Catherine Becchetti-Bizot

  1. Tout l enjeu est là que de revoir le référentiel de compétences des enseignants et des apprenants vu les les mutations saccadées qui caractérisent l em

    Envoyé de mon iPhone

    >

  2. Pingback: Et si l’innovation se trouvait dans la remise en cause de la posture magistrale ? | Culture numérique·

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