Prévenir le harcèlement en collège

photo manu Julliot

Peux-tu nous présenter en quelques mots/chiffres ton établissement ?

Le collège Costa-Gavras est situé au Mans dans la Sarthe et est classé REP+. Il a été rebaptisé en 2012 suite à un incendie criminel qui a complètement détruit l’ancien collège Val d’Huisne. Il aura 14 classes l’an prochain, un peu plus de 300 élèves de quelques 30 nationalités différentes et a une CHAC (Classe à Horaires Aménagés Cinéma).

Comment est né ce projet sur la prévention du harcèlement ?

Les différentes campagnes de sensibilisation concernant le harcèlement ont fait prendre conscience aux personnels qu’il y avait peu de chance que nous soyons épargnés par le phénomène même si au quotidien ce thème ne semblait pas transparaître de façon évidente. Nous traitions de façon « traditionnelle » les quelques cas qui étaient révélés.

Penses-tu que le harcèlement s’exprime différemment dans un collège Rep+ ?

Il peut être parfois lié à quelques facteurs spécifiques à ce type d’établissements. En premier lieu la « culture » du quartier. Chez les élèves, il faut être fort et savoir montrer qu’on sait se défendre. Les années collège sont réputées être cruelles, avec un environnement parfois violent et souvent émaillé d’une multitude de jeux de confrontation (clashs, battles, duels, défis, jeux dangereux…). Dans l’esprit du collégien, le faible n’y a pas sa place et mérite ce qui lui arrive. De plus, la loi du silence est reine et « poukaver » (balancer en argot manouche) ne se fait pas, sous peine d’ostracisme et de représailles de la part de tous si ça se sait. En second lieu, les origines géographiques des élèves peuvent poser problème. Il m’est arrivé d’avoir à gérer un cas de harcèlement entre quelques élèves tchétchènes et un élève russe. La situation internationale et le discours des parents à la maison peuvent donc influer négativement sur les relations entre élèves.

Peux-tu nous expliquer comment se mettent en place les interventions sur le harcèlement dans ton collège ?

Depuis trois ans j’interviens en début d’année avec le professeur principal de chaque 6ème sur deux séances. Le but de ces interventions est de sensibiliser les élèves sur les postures et les rôles qui se dégagent dans n’importe quel groupe constitué. Je m’appuie pour cela sur les travaux d’Éric Verdier permettant de dégager 4 grands types d’attitudes face à des comportement déviants tel que le harcèlement. Il y a le(s) harceleur(s), la (les) victime(s), les témoins passifs (la grande majorité) et le « rebelle » qui a le pouvoir de faire bouger ces postures. C’est sur lui que l’on va s’appuyer pour faire progresser le groupe. Si le harceleur reste campé dans sa position violente et omnipotente, si la victime est paralysée par la peur, si enfin la grande majorité des témoins se sentent incapables de réagir, la posture de rebelle révèle une catégorie d’élèves qui ne peut rester inactive et se sent obligée d’intervenir. Mon rôle en tant que CPE est de révéler à tous les élèves que chacun a la possibilité à un moment ou un autre de réagir. Mais pour cela je dois aussi leur donner une méthodologie pour assurer leur sécurité.

Peux-tu nous donner quelques détails sur cette méthodologie ?

A partir de vidéos récupérées sur le site « Non au harcèlement » du ministère de l’Éducation nationale, je fais réagir les élèves sur les personnages et leurs postures : quels rôles ces personnages jouent-ils ? Le rebelle n’apparaît que plus tard dans la séance lors d’une deuxième vidéo car il s’agit ici de leur faire comprendre qu’ils peuvent tous endosser ce rôle particulièrement essentiel. Dans cette animation on aborde également les notions de valeurs, de normes, de violence et de climat de groupe. Une fois ces concepts abordés et compris, je les fais réagir sur des cas concrets. Quelle méthodologie adopter au quotidien pour endosser le rôle de celui qui signale et protège ? Comment surmonter sa peur et se protéger d’éventuelles représailles ?

Les réponses viennent en général d’eux sans que j’aie besoin de beaucoup les aider : s’assurer un minimum de discrétion (mot sous la porte du CPE, message sur l’ENT…), faire passer l’alerte par les parents, tenter une résolution entre pairs à partir des enseignements de cette animation, se regrouper et réfléchir ensemble à la meilleure solution…

Quels sont les bénéfices de ces actions sur les élèves ?

La parole s’est libérée et les cas révélés de harcèlement augmentent d’année en année. Preuve que les élèves abandonnent leur pseudo-culture de quartier, en tout cas au moins dans l’établissement. Pour permettre cette confiance dans les adultes, il a été nécessaire de reconnaître qu’une confidentialité devait impérativement être assurée pour les lanceurs d’alerte. Il n’est ici pas question dans la plupart des cas d’organiser des confrontations entre « témoins actifs » et harceleurs. Le système de la peur reste hélas encore très présent même s’il est clair que le climat du collège s’est grandement amélioré, les élèves ayant conscience que les adultes répondront présents en cas de difficulté, tout en préservant leur anonymat. Enfin, les potentiels harceleurs connaissent les risques et ne peuvent plus se cacher derrière l’excuse « je ne savais pas que c’était grave ».

Quels sont les bénéfices de ces actions sur les personnels ?

Tout d’abord, une prise de conscience globale de la gravité des conséquences sur les victimes. Ensuite, une vigilance accrue de tous les personnels qui rapportent tout comportement suspect au détour d’un couloir. Enfin, les enseignants se sentent mieux informés et armés pour repérer voire stopper la mise en place de comportements de harcèlement dans leurs classes.

Quels travaux ou éclairages t’ont aidé à mettre en place ce projet ?

Au tout début du projet, le site « Non au harcèlement » a été d’une grande aide notamment grâce aux nombreux supports et vidéos. Puis le retour de collègues CPE sur une formation d’Eric Verdier a été déterminant pour aller plus loin dans la problématique. Cette formation n’étant pas libre de droit, je l’ai adaptée en n’en gardant que la méthode. J’ai également largement changé la terminologie qui me paraissait trop « psychologisante » (le triangle de l’abus : pervers-normopathe-bouc émissaire-rebelle). Ensuite, j’ai lu à droite ou à gauche des expériences et des études comme sur le blog « École de demain » du SE-Unsa. La notion de sentinelle a répondu à un besoin d’évoluer. En effet, malgré cette formation en début de collège, les années suivantes n’ont pas été exemptes de cas graves de harcèlement. Il m’a fallu alors intervenir à nouveau dans les niveaux supérieurs sur quelques classes. Je devais également apprendre aux élèves à réagir au tout début du problème pour éviter que la situation ne dégénère véritablement. C’est là que les sentinelles entrent en action : elles sont volontaires pour faire preuve de vigilance au quotidien, pour jouer le rôle d’alerte auprès du potentiel harceleur, pour trouver de l’aide auprès de camarades de la classe ou tout simplement pour alerter les adultes si c’est plus simple pour elles.

Si tu avais une citation ou un proverbe à choisir pour illustrer ce projet, quel serait-il ?

« Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ». Au début, je n’étais pas vraiment convaincu de l’utilité de former tous les élèves sur cette problématique : certes nous avions quelques cas mais nous les traitions et les élèves ne semblaient pas particulièrement malheureux. Je n’ose imaginer le nombre d’élèves en souffrance qui ont supporté leur situation sans savoir vers qui se tourner pour les aider. L’augmentation spectaculaire des cas révélés démontrent qu’il est indispensable dans notre métier de faire de la prévention.

Emmanuel Julliot
Collège Costa-Gavras (Le Mans, 72)
Académie de Nantes

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