Écrans et enfants, la présence d’un adulte est importante

Yann Leroux est psychologue clinicien, psychanalyste et… geek ! Il a fait une thèse sous la direction de Serge Tisseron sur la psychodynamique des groupes sur le réseau Internet. Il exerce actuellement dans un CMPP de l’Académie de Bordeaux. Il a accepté de répondre à nos questions à propos des enfants et des écrans.

 

On entend beaucoup parler du danger des écrans en ce moment, qu’en pensez-vous ? Les écrans sont-ils vraiment dangereux ?

Les écrans sont aussi dangereux que les livres, le cinéma, la bande-dessinée, la télévision ou la radio. Tous ces média ont été tour à tour accusés de nuire au développement des enfants. À chaque fois, le discours oppose une jeunesse innocente pervertie par un média. La recherche permet de dessiner un portrait des relations écrans-enfants plus complexe et plus réaliste. L’idée selon laquelle les écrans auraient une action univoque sur le développement des enfants a été abandonnée depuis le siècle dernier. Les chercheurs essaient maintenant de rendre compte de cette relation en prenant en compte les caractéristiques des écrans, leurs contenus, les contextes d’utilisation, les caractéristiques des enfants et de leurs familles.

Quels sont selon vous les précautions à prendre pour les très jeunes enfants, faut-il vraiment proscrire les écrans avant 3 ans ?

Le moratoire “pas d’écrans avant trois ans” a été donné par l’Académie des Pédiatres Américain. En 2015, l’APA a changé ses recommandations pour prendre en compte les dernières évolutions technologiques et les pratiques familiales. La recherche a en effet identifié que les enfants sont devant les écrans avant trois ans et que cela n’est pas nécessairement problématique. La recommandation de l’APA est maintenant “pas d’écran avant deux ans” avec un accent mis sur le rôle des parents qui sont invités à s’impliquer dans toutes les activités écraniques de leurs enfants. À partir d’une revue de la littérature, l’APA met aussi en avant que les média interactifs sont potentiellement plus intéressants pour le développement des enfants. La qualité du contenu est aussi important. Savoir comment l’enfant passe son temps avec le média est plus important que de savoir combien de temps il passe avec le média. Enfin, le co-engagement est aussi décisif car la participation de la famille facilite les interactions sociales et les apprentissages.

Que conseillez-vous pour les enfants de la maternelle ? du primaire ? Et pour les adolescents ?

Les enfants de la maternelle, du primaire et les adolescents sont confrontés à des challenges différents. Les enfants de maternelle quittent les jeux sensori-moteurs pour les jeux symboliques qui leur permettent d’assimiler leurs expériences passées et se préparer aux expériences futures. Ils aiment aussi les jeux de construction et d’assemblage. À cet âge il est intéressant de privilégier les jeux ou l’on est ensemble, ou l’on compte, lit et écrit. Les jeux qui présentent les personnages de la culture enfantine sont également intéressants. Les tablettes peuvent aussi être utilisée pour faire la lecture d’histoires mais il est important que les contenus ne soient pas trop enrichis. Il a en effet été montré que l’enfant suit moins bien l’histoire s’il est distrait par des animations.

Il est important que les applications qui sont sur les tablettes de l’école soient différentes de celles que l’enfant trouve habituellement à la maison. En d’autres termes, les tablettes doivent être des porte-culture. Plus l’enfant est jeune, plus la présence d’un adulte est importante. En effet, les questions posées à l’enfant sur ce qui se déroule à l’écran l’aide à à comprendre le jeu dans tous ses détails et faire des liens entre les images et d’autres situations.

La période du primaire correspond à la haute saison du jeu. Pendant ces années, les enfants passent du jeu sociodramatique dans lesquels ils jouent différents rôles. Ils sont pompiers ou Ironman dans des jeux forts en couleurs. Les plus vieux vont davantage vers les jeux de société, les jeux coopératifs ou de compétition. Pour ces enfants, il est important d’accompagner le passage à l’Internet qu’il s’agisse des jeux en ligne ou des réseaux sociaux. À cet âge, l’offre à jouer est très diverse. Les applications permettent de s’initier au codage, de se promener dans une encyclopédie tandis que les jeux donnent l’occasion de vivre des aventure extraordinaires ou au contraire de se plonger dans le quotidien le plus banal. Pour aider les enfants à faire leurs choix, les adultes peuvent s’appuyer sur les recommandations PEGI en les adaptant à chaque enfant.

Les adolescents sont capables d’une pensée abstraite et d’utiliser le raisonnement hypothético déductif. Ils jouent avec la culture en écoutant de la musique, en lisant des comics ou des manga, en regardant des séries ou en allant au cinéma. Sur Internet, ils utilisent les réseaux sociaux pour discuter ou flirter avec d’autres adolescents . Il est souhaitable d’aider l’adolescent à construire une littératie numérique qui lui permette de trouver et de produire des contenus en ligne mais aussi d’avoir un regard critique sur ce qui est publié.

Quels messages les professionnels de l’éducation peuvent-ils transmettre aux familles pour les accompagner au sujet des écrans ?

Je pense que les professionnels de l’éducation peuvent soutenir la confiance que les parents ont en eux-mêmes. Il n’y a pas besoin d’être un expert en numérique pour élever un digiborigène* : être un parent suffit. Il est important de transmettre des connaissances sur les pratiques qui ont été établies scientifiquement afin d’informer au mieux les parents.

Des équipements numériques sont de plus en plus utilisés dans le cadre scolaire, est-ce à votre avis une bonne ou une mauvaise chose ?

L’école a accompagné le passage à la culture du livre. Il est nécessaire qu’elle fasse la même chose pour la culture numérique qui est en train de s’installer. Trouver des équipements numériques dans les classes est donc une bonne chose. Je préférerais que les logiciels libres soient favorisés ou qu’a minima les citoyens connaissent les accords passés entre les géants du numérique comme Microsoft et l’Education Nationale.

 

*Digiborigène : ce terme désigne tous ceux pour qui les espaces numériques sont un espace de vie

 

Pour aller plus loin, quelques écrits de Yann Leroux

Sur le site « Psychologik »
« Comment élever un digiborigène heureux ? »

Sur le site « Psy et Geek 😉 »
« Les enfants de 0 à 2 ans et les écrans. Les questions à (se) poser »
« L’enfant de 3 à 6 ans et les écrans. Les questions à (se) poser »
« L’enfant de 6 à 12 ans. Les questions à (se) poser »
« Pas d’écran avant de se coucher pour les jeunes enfants »
« Les écrans ne sont pas une perte de temps »
« STORA 2017 Les écrans : miroir de la dynamique familiale ? »

Son livre « Les jeux vidéo ça rend pas idiot ! »

 

 

 

 

 

 

Sur le même sujet vous pouvez lire aussi sur notre blog :
Paniques à propos des écrans, que peut-on en penser ?
Les écrans, un bouc émissaire dangereux ?

6 réponses à “Écrans et enfants, la présence d’un adulte est importante

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  5. Bonsoir, je n’ai pas votre niveau de compétences, mais en tant qu’enseignant, je constate, avec des collègues orthophonistes, sans parler de Philippe Meirieu (grand pédagogue), Michel Desmurger (grand neuroscientifique -> TV lobotomie), Pierre Rabhi (pertinent philosophe) et aussi Mme Peloux (enseignante et formatrice à l’école des Amanins en pédagogie coopérative), que les écrans sont un vrai problème de santé publique. tant sur le point biologique (lumière bleue -> problème de vue très tôt et chute de 25 % de la production de sérotonine, utile au sommeil réparateur et récupérateur), et tant sur le développement de l’enfant. Comme le dit Desmurger (Dans la tête au carré en 2011), les trajectoires de vie des personnes auraient été différentes sans écrans ! Par analogie au potentiel génétique, un fumeur peut mourrir à 100 ans mais il aurait pu, sans cette addiction vivre plus. Tisseron et tous les autres, à ce demander s’ils ont au moins une fois soutenu ou évoqué des principes scientifiques, n’ont que des avis proches des ressentis.
    Vivre sans écran est possible. voir 3 h par semaine c’est possible. Comme le suggère Meirieu : Prothèses numériques, comme le dit Rabhi : culture hors sol, et comme l’affirme Peloux : « si l’enfant, en situation d’handicap, peut, par l’intermédiaire d’une tablette, exprimer ce qu’on son intelligence contenait, alors, les écrans sont à éviter pour quel monde laisserons-nous à nos enfants ? ».
    Revoyez vraiment vos copies et vos arguments. Car dès qu’un enfant de CP, en 15 jours, arrête les écrans, ses apprentissages et ses progrès sont fulgurants ! Pensez donc à l’autisme virtuel suggéré et découvert par Isabelle DUNCAN, docteur en PMI. D’ailleurs depuis 1960 nous connaissons les réels dangers des écrans, mais comme le répète souvent Noam Chomsky dans la stratégie de manipulation des masses : »plus on appauvrit le langage, plus on appauvrit la pensée… et ainsi nos accueillons la radicalisation ».
    Et je suis indulgent, car depuis plus de 40 ans, on diminue le niveau scolaire. en mai 2015 dans un article Le Monde, le ministère de l’EN disait : « 20 % des élèves de 3ème n’ont même pas le niveau CM2 en maths !! ».
    Bon courage

  6. Merci pour ce long commentaire qui montre bien le vrai besoin d’informations sérieuses et sourcées.
    Nous vous renvoyons vers notre article démontant, sources à l’appui en lien, de nombreux « mythes anti-écrans », c’est ici ; https://ecolededemain.wordpress.com/2018/04/04/paniques-a-propos-des-ecrans-que-peut-on-en-penser/
    Par ailleurs, concernant le travail de Monsieur Desmurget nous vous indiquons cet excellent débunkage : http://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/kcouillard/2016/01/15/mystere-spectaculaire-etude-enfants-tele

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